Antonin Bergeaud, La prospérité retrouvée, Eds Odile Jacob, 236 pages

L’auteur ouvre son essai sur un constat sévère. Après les Trente Glorieuses, période durant laquelle l’Europe et la France ont enregistré des taux de croissance de l’ordre de 5 à 6 % par an, leur permettant de retrouver un niveau de PIB par habitant presque comparable à celui des États-Unis, un décrochage profond s’est progressivement installé à partir du milieu des années 1980. Celui-ci est d’une telle ampleur que la France, à l’instar de la plupart des pays européens, se retrouve aujourd’hui, en matière de PIB par habitant, dans une situation qui n’est pas sans rappeler celle de l’après-guerre.

Selon l’auteur, ce décrochage trouve sa cause profonde dans l’accumulation de retards en matière de soutenabilité économique, mais aussi dans notre incapacité à réorienter l’appareil productif vers l’innovation. Le modèle économique et social façonné au cours des quatre dernières décennies ne permet ni aux entreprises de prendre véritablement des risques, ni au financement des innovations de rupture de s’opérer efficacement. L’Europe est ainsi devenue un espace contraint par un enchevêtrement de normes administratives, bureaucratiques et réglementaires. Chacune de ces normes, dans les domaines social, financier, économique, industriel ou écologique, procède certes de préférences légitimes ; mais leur accumulation, autant que leur intrication, a engendré une complexité telle qu’elle finit par entraver le développement des entreprises européennes. Cette évolution s’est traduite par un recul de la productivité, au moment même où celle-ci était portée, aux États-Unis d’abord, par la diffusion des nouvelles technologies — micro-ordinateurs, microprocesseurs, services numériques, intelligence artificielle — puis, depuis deux décennies, par la Chine.

L’Europe se trouve désormais dans une situation de forte dépendance à l’égard des services numériques américains. Le déficit associé à ces services est estimé à plus de 150 milliards d’euros par an. Au-delà de ce déséquilibre commercial, cette dépendance révèle surtout l’insuffisance d’un écosystème technologique et industriel capable de traiter, d’héberger et de valoriser des données stratégiques. Or cette faiblesse compromet directement la capacité de l’Europe à concevoir des modèles d’intelligence artificielle performants, autonomes et compétitifs. Cette situation apparaît d’autant plus préoccupante que les rapports de force avec les États-Unis de Donald Trump et avec la Chine se durcissent, tandis que cette mutation s’inscrit dans un contexte budgétaire particulièrement tendu pour la France.

Et pourtant, ce contexte pourrait aussi constituer une occasion historique pour le Vieux Continent. Il pourrait l’obliger à renouer avec une véritable ambition industrielle. Encore faudrait-il doter l’Europe d’un authentique pilote de l’innovation, cesser de désigner artificiellement des champions accaparant les financements, et laisser davantage la concurrence, l’expérimentation et la prise de risque répartir les chances de succès. Il convient également d’enrayer l’hémorragie des talents, des idées et des capitaux, ainsi que de mettre un terme à la fragmentation des marchés et des parcours, en proposant des carrières plus attractives, des environnements plus souples et plus dynamiques, ainsi que des produits d’épargne mieux adaptés et plus rémunérateurs. L’intelligence artificielle n’en est sans doute encore qu’à ses débuts ; l’Europe pourrait donc rebattre les cartes en s’orientant vers un modèle plus sobre, compatible avec les objectifs climatiques, et susceptible de s’imposer comme une référence désirable.

L’histoire économique montre que les retards ne sont jamais irréversibles. Mais un tel redressement suppose d’accepter des vérités inconfortables, de construire enfin une véritable union des capitaux, de refuser la fragmentation et tout ce qu’elle implique, de rompre avec les facilités du déficit comme avec la peur du changement. Car notre modèle social ne pourra être durablement préservé qu’au prix d’une efficacité économique retrouvée.

Antonin Bergeaud, Professeur à HEC, économiste et lauréat du prix du meilleur jeune économiste français en 2025.

Ph Alezard

Share Article:

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Club Turgot

Le blog du club Turgot a publié, en français et en anglais, environ 300 chroniques, notes de lecture et hommages aux œuvres des grands auteurs, au cours de la période de mars 2024 à mars 2026.

Recent Posts

  • All Post
  • Afrique
  • Bonnes feuilles du prochain livre de la collection Turgot
  • Chronique
  • ClubTurgot
  • Grand prix Turgot
  • Grand prix Turgot 2025
  • Hommage
  • la cérémonie du prix Turgot
  • Les premiers livres sélectionnés
  • Livres Anglais
  • Présélection GP 2026
  • Prix spéciaux 2026
  • Prix spéciaux 25
  • Publication 2024
    •   Back
    • P Artus
    • J Mistral
    • M. AGLIETTA
    • J; DE LAROSIERE
    • D Cohen
    • C. SAINT-ÉTIENNE
    • P; BLANQUE
    • J-M DANIEL
    • C. de BOISSIEU
    • F. BOURNOIS
    • JP BETBEZE
    • V. LEVY
    • J. TIROLE
    • R. BOYER
    • N. BAVEREZ
    • H. BOURGUINAT
    • C. Walter
    • A. JEAN
    • G. PITRON
    • A. BURLAUD
    • J. Attali
    • T. de Montbrial
    • O. PASTRE
    • B; Cœuré
    • Y. Le Cun
    • T. Piketty
    • B. Milanovic
    •   Back
    • monnaie-finance
    • économie
    • management
    • Livres 2026
Edit Template

© 2023 Created with Royal Elementor Addons