Partout dans le monde, les dettes progressent et les records ne cessent d’être battus. Le seuil des 300 000 milliards d’euros ou de dollars, la différence n’est plus vraiment essentielle à cette échelle, de dettes publiques et privées a été franchi. À propos de la dette française, François Bayrou parlait, lors de son passage à Matignon à l’été 2025, d’un « Himalaya de dettes ». Mais Anton Brender rappelle une évidence souvent négligée : « les dettes des uns sont toujours les créances des autres ». S’il n’y a jamais eu autant de dettes, c’est aussi parce que le patrimoine financier des ménages n’a jamais été aussi élevé. L’« Himalaya de dettes » trouve donc sa contrepartie dans un « Himalaya d’épargne » mondiale.
De façon très pédagogique, l’auteur explique les mécanismes fondamentaux de construction d’une économie financière. D’un côté se trouvent les emprunteurs naturels : les entreprises, qui financent leurs capacités de production, leurs usines, leurs entrepôts et leurs investissements ; les États, qui fournissent des services non marchands et doivent financer leurs déficits. De l’autre côté se trouvent les épargnants naturels, principalement les ménages, dont l’épargne alimente directement ou indirectement les besoins de financement de l’économie.
La fin des accords de Bretton Woods, les chocs pétroliers et l’ouverture croissante des mouvements de capitaux ont élargi le champ de l’épargne et de la dette. Ils ont aussi favorisé l’apparition de déséquilibres extérieurs, nés de l’interaction entre des politiques économiques nationales différentes. L’entrée de la Chine dans le commerce mondial en 2001 constitue, dans cette perspective, un moment décisif. Les excédents commerciaux chinois captent une partie de la demande intérieure des États-Unis et de l’Europe. Ils contribuent à la destruction d’emplois industriels dans les pays occidentaux et conduisent les banques centrales à réagir par une baisse durable des taux d’intérêt. L’endettement des ménages américains permet ainsi, en miroir, l’accumulation de l’épargne des ménages chinois. Cette dynamique contribue à préparer la crise financière de 2008.
En un quart de siècle, les États-Unis sont devenus l’emprunteur en dernier ressort de la planète. Ils ont financé le développement des pays émergents au prix d’une dette colossale et de la perte de millions d’emplois industriels. En janvier 2025, Donald Trump annonce la fin de ce qu’il qualifie d’« arnaque » et engage une politique de barrières douanières d’une ampleur inédite depuis les années 1930, en s’affranchissant largement des règles existantes. La dynamique du commerce mondial, et donc celle de l’épargne et de la dette, s’en trouve profondément affectée.
Le monde pourrait ainsi passer d’une situation caractérisée par un nombre limité d’emprunteurs à un monde où les besoins de financement deviendraient beaucoup plus nombreux. Les puissances industrielles asiatiques, au premier rang desquelles la Chine, devront soutenir leur marché intérieur. Le Japon devra inciter sa population à mobiliser davantage son épargne. L’Europe devra financer simultanément sa défense, sa sécurité et sa transition énergétique. Les pays émergents auront, eux aussi, besoin de capitaux pour poursuivre leur développement.
Dans ce nouveau contexte, les dettes publiques devraient continuer d’augmenter, ce qui n’est pas favorable à une baisse durable des taux d’intérêt. Au contraire, la multiplication des besoins de financement pourrait exercer une pression haussière sur les taux. L’Europe, et la France en particulier, doivent donc se préparer à un environnement plus instable, marqué par des tensions accrues sur l’épargne disponible, sur les équilibres budgétaires et sur le financement des priorités stratégiques.
Anton Brender, Économiste, ex directeur du CEPII, Centre d’études prospectives et d’informations internationales, professeur associé à Dauphine.
Ph Alezard


