Hommage au Professeur René Passet,

Membre fondateur du CIRET

Le Professeur René Passet, membre fondateur du Centre International de Recherches et études Transdisciplinaires (CIRET) qui vient de nous quitter à l’âge de 99 ans, est l’économiste français qui aura su extraire le discours économique de son enfermement afin de le considérer dans ce contexte infiniment plus large que représente la vie sur terre.

Le discours économique contemporain trouve son origine dans l’image de la fabrique d’épingles proposée par Adam Smith dans son ouvrage fondateur sur La richesse des nations. On en connaît le principe. Un artisan, seul dans son atelier, peut produire au mieux 10 épingles dans une journée de travail. Dix artisans en produiront donc une centaine. Mais dix ouvriers réunis dans une manufacture équipée de machines et se divisant l’ouvrage en produiront peut-être 10 000, soit 1000 pour chacun d’entre eux. Ceci représente une augmentation de la productivité de 10 000%. La prospérité nationale en sera donc accrue d’autant. A quoi s’ajoute le principe des avantages comparatifs, qui suggère aux Anglais de fabriquer et de vendre des tissus aux Portugais moyennant quoi ceux-ci leur vendront du vin de Porto. Toute la vie économique contemporaine se fonde sur ce double principe.

Le problème, c’est qu’il est réducteur par rapport à la réalité. Première question :  l’ouvrier dans la manufacture, à passer son temps à des gestes répétitifs qui lui sont imposés, est-il plus ou moins heureux que l’artisan dans son petit atelier ? L’économiste est plus ou moins muet sur ce point. Deuxième question : l’abondance recherchée est-elle compatible avec la quantité de matières premières et d’énergie disponibles dans le sous-sol de la Terre et les déchets de l’activité industrielle peuvent-ils être absorbés sans dommage par celle-ci ? L’économiste classique est également muet sur ce point. Et donc René Passet est celui qui, dans son livre le plus connu : L’Economique et le Vivant, se sera demandé si le principe de l’efficacité économique est bien compatible avec le principe du maintien et de la reproduction du vivant.

Or, cette question est devenue fondamentale pour la survie même de l’humanité. Certains laissent croire que « l’économie verte », le « développement durable », les « énergies renouvelables » permettront d’assurer la compatibilité entre la vie économique et la préservation du vivant. Toutefois, il s’agit là de mots. Comme l’a bien montré Nicholas Georgescu-Roegen, qui était économiste mais également physicien, le « développement économique » se présente comme une manifestation locale de néguentropie. Et la consommation d’énergie, quelle qu’en soit la forme, ne saurait être durablement supérieure à la quantité d’énergie disponible. Et dès qu’elle est supérieure sur terre à l’apport d’énergie solaire, il faut puiser sur les stocks, qui sont limités. On le voit bien, par exemple, avec les « terres rares » aujourd’hui indispensables à l’électronique.

La question qui suit la logique du vivant telle qu’elle anime René Passet, est de savoir comment l’on en est arrivé là. C’est l’objet de la somme qu’il a publiée sous le titre Les grandes représentations du monde et de l’économie à travers l’histoire, qui compte plus de 900 pages grand format. On ne cherchera pas ici à en présenter un résumé, qui serait nécessairement partiel. Ce que l’on retiendra, c’est que le discours économique, tel qu’il anime aujourd’hui la plus grande partie de l’humanité, est une construction idéologique. Cette construction idéologique puise dans des courants philosophiques que l’on peut suivre à travers l’histoire, et qui ont débouché sur une vision du monde propre au « monde moderne ». Cette vision du monde conduit l’Humanité à la catastrophe, et c’est pourquoi l’affirmation d’un esprit critique est non seulement nécessaire mais urgente, compte tenu des effets croissants du réchauffement planétaire et de l’empoisonnement de la biosphère.

Je terminerai sur une réflexion personnelle. René Passet fut, en 1975, le président de mon jury de thèse de doctorat d’État à ce qui était alors l’Université de Paris 1. Je ne vois pas quel est le professeur d’économie autre que lui qui aurait pu accepter un thème qui relevait davantage de l’anthropologie que de l’économie et dont les premiers mots étaient empruntés au Pr. Jacob Viner, « L’économie, c’est ce que disent les économistes ». La disparition de celui qui sera probablement reconnu plus tard comme un précurseur nous fait ainsi un devoir, à nous qui sommes du CIRET, de poursuivre le chemin qu’il a ainsi tracé.

Hubert Landier

René Passet, L’économique et le vivant, Petite bibliothèque Payot, 1983.

René Passet, Les grandes représentations du monde et de l’économie à travers l’histoire, Les Liens qui Libèrent, 2010.

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