François HEISBOURG, L’Europe face aux prédateurs, Eds Odile Jacob, 170 pages

L’Europe, probablement la plus vaste entreprise politique et humaine des temps modernes, s’est construite sur la réconciliation entre Français et Allemands, ainsi que sur le rejet définitif du recours à la force entre ces deux nations. Ce projet, né dans l’esprit et les voix d’anciens déportés dès l’automne 1945, a été le prélude à la genèse du marché commun, puis de l’Union européenne, passée de six à vingt-sept membres en quelques décennies.

Cependant, l’Europe comprend mal l’angle mort de nature ontologique qui la fragilise : elle nous protège de nos propres démons, mais ne nous protège pas des agressions extérieures. Cet objectif n’a d’ailleurs jamais constitué une politique, ni une entité, et la mise sous protection du parapluie américain après la Seconde Guerre mondiale nous a longtemps éloignés de toute prétention stratégique autonome. En cédant politiquement et institutionnellement sa défense à l’OTAN, donc aux États-Unis, l’Europe a contribué à la formation de l’empire américain : un empire protecteur qui semble aujourd’hui rejoindre, par certains aspects, le club des prédateurs.

La Chine, la Russie et les États-Unis tiennent désormais, à l’égard de l’Europe, un langage comparable, marqué par le mépris stratégique. Pour Donald Trump, l’Europe appartient au passé : elle serait une civilisation dépassée. Pour Vladimir Poutine, nous serions une planète molle, composée de faibles et de « wokistes ». Pour Xi Jinping, nous serions des démocraties en déclin irrémédiable. Paradoxalement, cet alignement des puissances prédatrices pourrait faire naître l’ouverture de la porte d’affirmation de l’Europe.

En oubliant l’alliance transatlantique, les États-Unis offrent à l’Europe l’occasion de saisir son autonomie stratégique. En agressant l’Ukraine, la Russie oblige le Vieux Continent à repenser d’urgence son réarmement et sa sécurité. Enfin, la Chine, par sa prédation commerciale, nous contraint à reconstruire une compétitivité affaiblie et à réapprendre le rapport de force. L’Europe doit comprendre que les rapports de puissance ne se négocient pas uniquement par le droit ou le commerce. Le Groenland en a fourni une démonstration récente, en illustrant la brutalité possible d’un monde où les grandes puissances n’hésitent plus à imposer leurs intérêts.

Car l’Europe est beaucoup moins faible qu’elle ne le croit. Le déclin démographique qui inquiète tant est en réalité un phénomène mondial. De la même manière, la dépendance de l’Europe à l’égard de l’Asie ne doit pas être confondue avec une fatalité. L’Europe est riche, dispose d’un marché puissant et d’une capacité de production importante. Ses faiblesses sont connues et décrites. La véritable difficulté consiste moins à les identifier qu’à agir.

Face à ces trois empires prédateurs, l’empire technocratique et réglementaire qu’est devenu l’Europe devra se réinventer. Elle devra retrouver de la vitesse d’exécution, de l’agilité dans les domaines de la sécurité, de la technologie et de l’énergie. Elle devra aussi réapprendre à dialoguer avec les pays du Sud, sans rester prisonnière d’une culpabilité coloniale qui renvoie à une histoire ancienne, parfois vieille de plusieurs siècles.

En définitive, l’Europe doit cesser d’intérioriser sa propre faiblesse et servitude supposées. Pour cela, elle doit apprendre la brutalité du monde sans renoncer à ses principes. Exposer clairement ses intérêts, les faire comprendre et les faire respecter avec vigueur constitue désormais une nécessité. On ne gère pas une politique extérieure sur la base de malentendus : face aux prédateurs, l’Europe doit se comporter avec fermeté et dignité.

François Heisbourg, Conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique.

Ph Alezard

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