Nicolas DUFOURCQ ,La Dette sociale de la France (1974-2024) – Éditions Odile Jacob, 2025, 544 pages

Dans son essai, La Dette sociale de la France (1974-2024), Nicolas Dufourcq ne se borne pas à une exégèse comptable de la dérive budgétaire de la Nation ; il y opère une déconstruction ontologique de notre modèle de protection sociale. Le directeur général de BPI France dissèque ce qu’il nomme notre « secret de famille » : la métamorphose de deux tiers de notre dette souveraine, soit 2 000 milliards d’euros, en un abyssal « crédit à la consommation » destiné à financer des prestations courantes plutôt que l’investissement d’avenir.

Le constat est implacable, l’analyse brillante. L’auteur identifie l’année 1974 comme le point de rupture où la France a inauguré son premier « quoi qu’il en coûte », marquant le passage d’une logique d’assurance à une perfusion d’assistance financée par l’emprunt. En convoquant la pensée de Clément Rosset sur « le réel et son double », l’auteur fustige le déni collectif d’une société qui feint d’ignorer sa propre déliquescence productive et démographique. Cette « révolution de la longévité », grève désormais l’énergie vitale du pays, alors que le « cheval du social » galope, dopé à la « poudre blanche » de l’endettement, le « cheval de l’économie » est haletant voire pantelant. Face à ce trilemme insoluble entre désendettement, modèle social et impératifs régaliens, Dufourcq prône une règle d’airain : une obligation constitutionnelle d’équilibre strict des comptes sociaux.

L’ouvrage impressionne par la densité de son appareil documentaire, irrigué par les témoignages de cinquante figures de l’élite administrative et politique. On ne peut toutefois s’empêcher de relever, sans dénier à l’auteur sa contribution majeure à l’investissement dans l’innovation en France, une faille axiomatique majeure : le livre est dédié aux entrepreneurs, mais ces derniers demeurent les grands absents du corpus d’entretiens, alors même que notre pays en recèle de visionnaires et d’audacieux.

C’est là que réside le paradoxe tragique de cette œuvre et peut-être celui de la France elle-même : en ne donnant la parole qu’aux seuls grands commis de l’État, l’auteur enferme en partie son analyse dans le cercle de ceux qui ont administré, justifié ou accompagné les déséquilibres qu’il dénonce. Lorsque Marisol Touraine affirme qu’elle « conteste vigoureusement que le problème du déficit vienne d’abord du dérapage des dépenses de la Sécurité sociale », le lecteur mesure à quel point la chronique de la faillite demeure écrite par certains de ses protagonistes. Peut-être est-ce, au fond, le péché originel de notre système : avoir progressivement dissocié le droit à la protection de l’exigence de production qui seule peut durablement le financer.

C’est l’hamartia d’un système qui, à force d’avoir substitué le droit social à la création de richesse, destine notre pacte de solidarité à n’être plus qu’un vœu pieux, condamné par la dureté implacable de l’arithmétique économique et démographique. En convoquant Virgile et son labor improbus omnia vincit, Nicolas Dufourcq rappelle que l’on ne réforme pas un pays contre le réel. C’est peut-être, au fond, la leçon la plus précieuse de ce livre : la République sociale ne sera sauvée ni par l’incantation ni par le déni, mais par la réhabilitation de la création de richesse comme condition de la solidarité. Encore faut-il que la France accepte de renouer avec cette discipline du réel.

Énarque, diplômé d’HEC et de Sciences Po, ancien inspecteur des finances, Nicolas Dufourcq est directeur général de Bpifrance depuis sa création en 2013.

Yoann Lopez

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