A L’ORIGINE DU MANAGEMENT DURABLE : LE RAPPORT MEADOWS 

Il y a plus d’un demi-siècle, en octobre 1972, le Club de Rome publiait le « Rapport  Meadows » qui alertait les gouvernants des États et les managers des entreprises sur le caractère non durable des stratégies industrielles appliquées depuis l’après-guerre. Ce rapport s’appuyait principalement sur les travaux scientifiques de Jay Forrester, secondé par  Donella et Dennis Meadows.  La recherche de ces chercheurs du MIT reposait sur l’analyse de cinq variables : la population, la production industrielle, la production agricole, les ressources naturelles et la pollution. Les auteurs constataient alors pour la première fois

« Si les tendances actuelles de croissance de la population mondiale, de l’industrialisation, de la pollution, de la production alimentaire et de l’épuisement des ressources se poursuivent sans changement, des limites seront atteintes au cours des cent prochaines années. Et en découlera vraisemblablement le déclin, rapide et incontrôlable, de la population et de la production industrielle. »

L’alerte du rapport Meadows aurait dû normalement influencer les mondes politique, scientifique et surtout professionnel. Or, elle a été largement ignorée. La conjoncture économique des années 1970 a conduit les décideurs politiques et industriels à se focaliser sur des objectifs de performance économique à court et moyen termes. Le problème n’était pas alors d’assurer un développement durable mais de faire face à deux chocs pétroliers. Puis le tournant libéral des années 1980 a entrainé une financiarisation et une internationalisation des échanges commerciaux et financiers. L’exercice d’une gouvernance des entreprises par les actionnaires a relégué au second plan les objectifs de lutte contre le réchauffement climatique et contre la pollution. Les enseignants-chercheurs en management ont alors privilégié les modèles micro-économiques, la gestion des urgences et des crises, ainsi que la création d’avantages concurrentiels à moyen terme, comme en témoigne le succès des travaux de Michael Porter.

La formation des dirigeants d’entreprises était basée, depuis les années 1950, à la fois sur des études de cas de business policy initiées par l’université de Harvard, et sur des modèles relevant de sciences dures, avec des formalisations mathématiques et des tests économétriques, préconisés notamment lors de la réunion de l’Académie du Management tenue à Pittsburgh en 1978. Cette seconde approche s’est imposée après les avancées en finance de marché pratiquées par l’école de Chicago au cours des années 1990. La plupart des chercheurs en management se sont donc progressivement éloignés de leurs terrains et détournés de dialogues en profondeur avec les dirigeants des entreprises et leurs parties prenantes.

Mais à partir de 2020, les analyses du rapport Meadows ont été actualisées et la validité de ses conclusions a été enfin démontrée. La stagnation de la croissance démographique et le ralentissement de la production industrielle et de la consommation alimentaire dans les pays occidentaux, se sont conjugués à la prise de conscience du réchauffement climatique et de l’urgence d’une transition énergétique. Cette entrée dans l’ère de l’Anthropocène a été confirmée par de multiples observations émanant notamment du GIEC.

Mais plus d’un demi- siècle après le rapport Meadows, il semble que les avancées des théories et des pratiques en faveur du développement durable et de la responsabilité sociale de l’entreprise, soient encore insuffisantes pour restaurer un management à la fois plus soutenable et plus inclusif. Selon l’Institut Français de Gouvernement des Entreprises, la refondation des sciences du management et leur fertilisation par d’autres disciplines, devraient prendre encore au moins une décennie, comme le confirme Alain- Charles Martinet, qui s’efforce dans son dernier livre de trouver un sens à l’évolution de la pensée stratégique. Il constate que le management durable et responsable n’a pu jusqu’à présent supplanter  la gouvernance actionnariale des entreprises, et que le capitalisme post-libéral demeure toujours aussi « liquide ».

Chronique rédigée par Jean-Jacques Pluchart

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