Fabien ELOIRE, Le tournant de la finance, Ed Action publique, 328 pages, Juin 2026.

Au milieu des années 70, le monde financier français est au bord d’une grande transformation que certains ont nommé la financiarisation de l’économie française. Dix ans plus tard, les mesures ont été prises. Ce livre s’intéresse aux évènements qui ont produit ces changements et aux réformes élaborées dans les ministères et les administrations qui ont mené à une nouvelle configuration de l’action publique dans les domaines monétaires et financiers.

En s’intéressant aux acteurs qui étaient à la manœuvre et aux enjeux qu’ils poursuivaient, en étudiant leurs discours et justifications et en décrivant le fonctionnement de leurs institutions d’appartenance, la démarche sociologique qui est au centre de cet ouvrage, démontre la complexité qu’il y a à appréhender une trajectoire de réforme, démonstration réussie dans ce livre.

Il s’agit de décrire et commenter la période 1980-1986 au cours de laquelle ont été initiés des changements de grande ampleur dans les domaines monétaires et financiers :

               -Fin des accords de Bretton Woods (1973) et chocs pétroliers (1973, 1979) : instabilité monétaire et nécessité de réformes.

             -Arrivée au pouvoir de la gauche en 1981, puis réorientation économique à partir de 1983 (désinflation compétitive).

            -Gouvernement Fabius (1984‑1986) et ministre de l’Économie Pierre Bérégovoy : acteurs centraux des réformes.

La première partie de l’ouvrage est consacrée à la période qui précède les réformes monétaires et financières du Tournant de la rigueur (1981683), elle analyse les mécanismes qui ont conduit au passage d’une relance à une politique plus conforme à la doxa en matière de politique économique fondée sur le maintien des grands équilibres.

La deuxième partie traite des réformes monétaires et financières proprement dites (marchés de capitaux, politique du crédit, modernisation de la bourse). Elle s’intéresse tout particulièrement aux coulisses de l’administration centrale et au travail bureaucratique de conception et de mise en œuvre des mesures par les fonctionnaires de la direction du Trésor en lien avec la Banque de France et le cabinet du ministre de l’Economie et des finances. Cette analyse est passionnante en ce qu’elle décrit le rôle de pédagogie menée par des hauts fonctionnaires à l’endroit de leurs homologues, du parti socialiste, du Parlement et surtout la méthodologie explicative retenue par Jacques Delors et Pierre Bérégovoy.

La troisième partie analyse la trajectoire des réformes poursuivie par l’Etat français dans une optique « néo-libérale ». Derrière les débats économiques, s’affirment aussi des enjeux symboliques et géopolitiques et le choix de l’Europe pèse sur les orientations économiques des socialistes. Est rappelée l’existence d’un « Livre blanc » rédigé par les membres du cabinet Bérégovoy (sous l’impulsion et la coordination de JC Naouri) considéré comme l’outil de travail le plus complet pour connaitre l’ensemble des mesures prises durant cette période et invoque « la modernisation de l’économie, la réconciliation de l’entreprise avec la société, l’équilibre des comptes ».

La quatrième partie revient sur les origines de la nouvelle stratégie économique de désinflation. Bourdieu est convié dans les réflexions car selon lui, il faut connaitre « l’état de l’opinion de la fraction mobilisée et organisée des opinion makers ». L’auteur confirme que l’homogénéité des parcours et des origines socio-économiques de ces « influenceurs », les « pionniers » et les « nouveaux ralliés » est clé dans l’élaboration de cette politique « néo-libérale ».

La conclusion fait le lien entre ces réformes du financement de l’économie des années 1980 qui touchent aux structures mêmes des institutions monétaires et financières françaises, et le mouvement de financiarisation de l’économie qui est diffusé dans la décennie suivante. Enfin l’auteur sort de son rôle de recherche et de commentaires des faits pour indiquer que ce monde d’après « dérégulé, libéralisé, flexibilisé » a favorisé « ceux qui détiennent le capital ».

Cet ouvrage passionnera ceux qui ont vécu cette période qui a changé considérablement leur façon de travailler, et ceux qui au-delà de rappeler des mesures structurantes pour l’économie française, s’intéressent à la « fabrique de la loi et des règlements » de façon sociologique. Un livre passionnant !

Dominique Chesneau

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