Jean-Jacques Pluchart
Alors que Marc Bloch vient d’entrer au Panthéon et est ainsi montré en exemple aux français, il est conseillé de lire ou de relire son livre intitulé « L’étrange défaite », dans lequel il s’interroge sur les raisons de la débâcle de l’armée française et du découragement des français en 1940. Le lecteur ne peut qu’être confondu par la résonance actuelle de son constat. La France d’hier, envahie par la force mécanique allemande, semble préfigurer l’Europe d’aujourd’hui, menacée par la suprématie digitale américaine et la domination commerciale chinoise.
Alors capitaine en 1939 dans la 1ere Armée, Marc Bloch observe avec lucidité les erreurs des stratèges, l’indécision des tacticiens et le désarroi des troupes. Il constate que les états-majors, qui sont entourés de « trop d’agences », conservent face à l’ennemi, « le culte du beau papier » et des « réflexes bureaucratiques ». Il observe « tout un réseau de clientèles autour des gouvernants qui redoublent de dévouement et d’intrigues ». Il confesse « l’arrière goût amer que lui laisse cette guerre, mal conduite et plus mal terminée encore ». Après avoir critiqué la « diplomatie du traité de Versailles et l’invasion de la Ruhr, il déplore l’esprit de Munich et l’instabilité politique qui animent la classe politique française. Il salue « la tentative du Front populaire », mais il regrette « qu’il ait succombé en raison des folies de certains de ses partisans ». Il critique le rôle de la presse dominée par une « élite bourgeoise soucieuse de ses intérêts ». Il se moque des « vieux donneurs de leçons, qui ont réuni avec le temps tout un arsenal de schémas verbaux auxquels leur intelligence s’accroche comme à des clous rouillés ». Il déplore une « démission des élites » et une renonciation des français à l’effort.
Marc Bloch va plus loin en attribuant la cause de la défaite au « gouvernement de vieillards » de la France des années 1930. Il attribue en grande partie les maux dont est accablé le pays à l’enseignement de l’École de guerre qui porte sur les tactiques des armées napoléoniennes et les plans des tranchées de la Grande guerre. Il conseille à ses fils de « réfléchir aux fautes de leurs aînés », ajoutant « qu’il n’aurait pas l’outrecuidance de leur tracer un programme ». Il reproche au gouvernement de Vichy de ne proposer « qu’un retour à la terre et à des valeurs d’antan érigées en vertu ». A l’instar des républicains américains, le lecteur de Marc Bloch ne peut s’empêcher de penser que l’Europe d’aujourd’hui « terre des arts et de la culture » perpétue celle des années 1930 que Marc Bloch qualifie de « musée des Antiquailles ».
Professeur d’histoire à la Sorbonne, Marc Bloch soutenait que les pays en difficulté devaient tirer des leçons du passé. Par son livre, 83 ans après sa mort, il nous administre sa dernière leçon.


