Gilles Lipovetsky, L’odyssée de la surpuissance, Eds Odile Jacob, 380 pages.  

La puissance, ou la surpuissance, s’affirme depuis la nuit des temps. Elle est ancrée dans toutes les civilisations. Des Dogons du Mali aux Tukanos d’Amazonie, en passant par les Aborigènes australiens, on croit en des créateurs, des dieux, des figures mythiques de surpuissance dont les pouvoirs extraordinaires dépassent largement ceux des humains. Cet avènement de la surpuissance s’affirme avec le monothéisme et l’idée qu’il existe un créateur seul et unique. Dieu règne sans partage et sa puissance est absolue sur tout l’univers.

Avec l’irruption des États, vers le troisième millénaire avant notre ère, et des rois-dieux, la surpuissance entre dans le monde des humains. La modernité s’est construite en Europe à partir du XVIIIe siècle. D’essence démocratique, elle est cependant restée archaïque sur bien des plans, et l’État centralisé, militarisé et organisé constituait l’élément central de la surpuissance moderne.

Pour l’auteur, cette surpuissance stato-centrée n’est plus la nôtre. L’hypertrophie du droit, les institutions supranationales, les contraintes externes, les marchés financiers et l’hyperindividualisme ont réduit les marges de manœuvre des États-nations. Le politique recule au profit de régimes polycentrés organisés autour de la technologie et de l’économie. La technoscience et l’hypercapitalisme sont devenus les moteurs d’une surpuissance technique qui semble aller de pair avec l’impuissance du politique. Les démocraties libérales sont fragilisées par la surmédiatisation et les fake news ; les nouvelles technologies prennent le relais et lancent des défis inédits aux responsables politiques. Les réseaux sociaux façonnent un citoyen devenu consommateur d’informations immédiates et fragmentées.

L’uniformité hypermoderne d’une civilisation occidentale partageant les mêmes valeurs était un mythe. L’Europe, jugée trop « woke », trop régulée, trop bureaucratique, trop libérale sur le plan des valeurs, n’est plus considérée comme un partenaire par D. Trump. Nous vivons le temps de l’Occident contre l’Occident, de la « déseuropéanisation » du monde ; sur le plan économique, c’est l’opposition du capitalisme de marché au capitalisme d’État. Les démocraties reculent tandis que les régimes autoritaires progressent.

La surpuissance d’aujourd’hui, par ses capacités, sa vitesse et son intensité, n’a plus rien de commun avec celle que l’humanité a connue. C’est une métamorphose anthropotechnique dont nous ne connaissons pas les limites. Et cette absence de limites crée des peurs, de l’insécurité. C’est le paradoxe de cette surpuissance sans frontières : le sentiment d’insécurité s’étend à tous les domaines de la vie quotidienne — l’air que l’on respire, les OGM, la 5G, l’érosion de la biodiversité, le changement climatique, le gluten, les pesticides. Tout est perçu comme menaçant. Cette sensibilité exacerbée au risque intensifie une demande de protection qui devient obsessionnelle. Et pourtant, jamais l’humanité n’a disposé d’autant de moyens pour transformer le monde ; jamais les indicateurs mesurables du niveau de vie, de l’espérance de vie, de l’accès aux soins et des droits humains n’ont été aussi élevés.

Nous vivons indéniablement mieux aujourd’hui qu’hier. Cependant qu’en est-il de notre mieux-vivre ? le bonheur est-il en panne ou a-t-on perdu la capacité à apprécier les moments de joie intense. On a beaucoup à attendre encore des avancées de la technoscience, mais en revanche c’est une illusion de penser que celles-ci pourraient domestiquer dans des lois scientifiques et dans des algorithmes le bonheur. Elle est peut-être là la limite de la société surpuissante. Cette limite anthropologique, sans visage, immaitrisable : le bonheur inappropriable de chacun.

Nous vivons indéniablement mieux aujourd’hui qu’hier. Cependant, qu’en est-il de notre mieux-vivre ? Le bonheur est-il en panne ou avons-nous perdu la capacité d’apprécier les moments de joie intense ? On a encore beaucoup à attendre des avancées de la technoscience ; mais il serait illusoire de penser que celles-ci pourraient domestiquer le bonheur dans des lois scientifiques ou des algorithmes. Elle est peut-être là, la limite de la société surpuissante : cette limite anthropologique, sans visage, immaîtrisable — le bonheur inappropriable de chacun.

Gilles Lipovetsky, est philosophe et essayiste.

Ph. Alezard

Share Article:

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Club Turgot

Le blog du club Turgot a publié, en français et en anglais, environ 270 chroniques, notes de lecture et hommages aux œuvres des grands auteurs, au cours de la période de mars 2024 à décembre 2025.

Recent Posts

  • All Post
  • Afrique
  • Bonnes feuilles du prochain livre de la collection Turgot
  • Chronique
  • ClubTurgot
  • Grand prix Turgot
  • Grand prix Turgot 2025
  • Hommage
  • la cérémonie du prix Turgot
  • Les premiers livres sélectionnés
  • Livres Anglais
  • Présélection GP 2026
  • Prix spéciaux 2026
  • Prix spéciaux 25
  • Publication 2024
    •   Back
    • P Artus
    • J Mistral
    • M. AGLIETTA
    • J; DE LAROSIERE
    • D Cohen
    • C. SAINT-ÉTIENNE
    • P; BLANQUE
    • J-M DANIEL
    • C. de BOISSIEU
    • F. BOURNOIS
    • JP BETBEZE
    • V. LEVY
    • J. TIROLE
    • R. BOYER
    • N. BAVEREZ
    • H. BOURGUINAT
    • C. Walter
    • A. JEAN
    • G. PITRON
    • A. BURLAUD
    • J. Attali
    • T. de Montbrial
    • O. PASTRE
    • B; Cœuré
    • Y. Le Cun
    • T. Piketty
    • B. Milanovic
    •   Back
    • monnaie-finance
    • économie
    • management
Edit Template

© 2023 Created with Royal Elementor Addons