LE RETOUR DU RAPPORT DRAGHI [1]

Jean-Jacques Pluchart

La fin de l’année 2025 a été marquée par un rappel  des propositions concrètes formulées dans le rapport dirigé par Mario Draghi et publié le 9 septembre 2024. Ce rappel s’explique notamment par la mise en œuvre par les Etats-Unis d’une politique de plus en plus isolationniste, qui contraint l’Union européenne à enfin définir une stratégie industrielle à la fois plus volontariste et plus concertée. Les débats soulevés sur cette question au sein des Parlements européen et nationaux ont montré – au delà de certaines oppositions idéologiques – la pertinence   des recommandations formulées dans le « rapport Draghi », afin de redresser l’économie de l’Union européenne et de rassurer sa population sur son avenir.

Le rapport dresse en effet le constat du retard grandissant pris par la technologie et l’économie du Vieux continent depuis le tournant du siècle. Le retard est jugé de plus en plus irréfutable et irratrapable, notamment dans les secteurs des hautes technologies, et surtout dans celui de l’Intelligence Articielle. D’après le rapport, l’investissement à réaliser afin de combler ce retard serait, sur plusieurs années, d’environ 800 milliards d’euros par an, soit 4,5 % du PIB des 27 Etats membres, sous formes de dépenses à la fois publiques et privées. Ce montant correspond à celui du plan Rearm Europe destiné à renforcer la défense européenne.

Le retard technologique serait imputable à une croissance trop faible entrainée par une baisse tendancielle de la productivité des facteurs humains et matériels.  Ce décrochage aurait des causes à la fois scientifiques et industrielles, comme la protection insuffisante des industries naissantes, une régulation inadaptée des marchés de haute technologie (trop axée sur la concurrence), un manque d’investissements dans les secteurs les plus productifs, un retard pris dans la décarbonation des usines, et surtout, un appauvrissement des compétences techniques  en raison des défaillances de la R&D (notamment publique) et du système éducatif  dans les sciences de l’ingénieur. Mais le retard serait également dû à des insuffisances d’ordre économique et financier, qui impliqueraient une relance de la construction du marché européen des capitaux, la mise en place d’une régulation unique, l’engagement d’une dette publique européenne dédiée aux investissements productifs, le développement du capital-risque, des fonds de pension, de la titrisation des créances et des financements non bancaires (shadow banking).

 Une autre priorité résiderait, selon le rapport, dans la diversification et la sécurisation des approvisionnements de l’Union européenne en ressources critiques (métaux rares, puces électoniques, logiciels, principes actifs …), ainsi que dans le renforcement des chaînes de valeurs industrielles. Le rapport reconnait toutefois que l’Europe détient certains atouts en matière de mobilité électrique, de micro-nucléaire, d’exploitation de l’hydrogène, de construction aéraonautique…  Il souligne enfin l’intérêt de relancer un certain patriotisme économique[1] à l’échelle européenne, qui suppose l’adoption d‘une forme de protectionnisme passant par le renforcement des barrières réglementaires et des normes écologiques pénalisant certains produits importés.

La référence au rapport Draghi dans les débats publics met en lumière l’opposition entre les milieux politiques, qui sont divisés sur les politiques à mettre en œuvre pour combler le retard européen, et les économistes, dans l’ensemble favorables au retour à une forme plus dirigiste et protectionniste de l’économie de marché.  Elle oppose aussi les défenseurs du service public aux partisans de l’économie privée, ainsi que les acteurs des secteurs de hautes technologies à ceux des  autres  secteurs d’activité. Mais cette référence révèle surtout des  oppositions entre les 27  Etats membres de l’Union, dont certains se considèrent victimes d’un « dilemme du prisonnier ».


1 L’avenir de la compétitivité européenne. Une startégie de compétitivité pour l’Europe, Mario Draghi (dir.) , 2024.

[1] Cf. Le patriotisme économique a-t-il un sens aujourd’hui ?, C. de Boissieu, D Chesneau (col.),  Maxima, 2020.

[1] L’avenir de la compétitivité européenne. Une startégie de compétitivité pour l’Europe, Mario Draghi (dir.) , 2024.

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