LA VALEUR DURABLE DE L’ENTREPRISE

(Chronique en 3 parties rédigée par Jean Jacques Pluchart)

2 – vers de nouvelles pratiques de l’évaluation d’entreprise

La 1ere partie de cette étude a porté sur les approches de la valeur durable de l’entreprise. La 2e partie est consacrée à ses méthodes de calcul.  Elle présente les principaux modèles conçus par les évaluateurs, les auditeurs, les analystes financiers, les chercheurs et les conseils en stratégie et en finance, les régulateurs et les agrégateurs, qui sont spécialisés dans l’évaluation des impacts ESG des activités des entreprises. La plupart de ces acteurs énoncent des principes, édictent des guides opératoires, fournissent des indicateurs et présentent des cas d’usage, mais peu d’entre eux proposent des méthodes précises et validées de valorisation financière des impacts à la fois sur l’entreprise, la société civile et la planète. L’approche des impacts implique de suivre un processus   de hiérarchisation des parties prenantes, de délimitation du périmètre d’impacts, d’analyse des chaînes d’impacts et de valorisation de ces derniers par des méthodes scientifiques, qui s’avère être plus convaincant auprès des investisseurs, des managers et des parties prenantes de l’entreprise. Elle applique en effet des logiques socio-économiques et des modèles de valorisation plus robustes que les appréciations qualitatives et les énoncés performatifs  – parfois empreints de social et/ou de green washing –  intégrés dans certains discours et rapports extra-financiers.

Cette recension des méthodes et des modèles[1] montre qu’au-delà des principes généraux, les logiques et les méthodes d’évaluation diffèrent selon les piliers ESG de la RSE – environnementaux, sociaux, sociétaux, de gouvernance -, mais aussi, en fonction des référentiels normatifs et des avancées de l’intelligence artificielle en faveur de meilleurs recueil et traitement des données.

Selon le modèle de finance durable inspiré par le collectif Impact Management Project (IMP) et les Opérating Principles for Impact Management (OPIM), l’entreprise doit répondre au principe de la « double matérialité » à la fois financière (pour l’entreprise) et à impacts (sur la société et la planète). Elle doit contribuer à la réalisation des 17 ODD fixés par l’ONU pour 2030 et fondés notamment sur le principe de mesurabilité de l’impact, grâce à « une « méthodologie scientifiquement reconnue et validée par les parties prenantes de l’entreprise ».

L’IIRC (International Integrated Reporting Council) recommande de suivre cinq étapes pour assurer le reporting de durabilité de l’entreprise : fixer des objectifs, dresser une carte des parties prenantes, construire une matrice de matérialité des enjeux, structurer la chaîne de création de valeur et déduire une grille d’indicateurs-clés de pilotage (reporting de durabilité). Le guide de l’IIRC  préconise la fixation par la direction générale de l’entreprise d’objectifs stratégiques, approuvés par les actionnaires,  visant à renforcer les avantages concurrentiels de l’entreprise, à se mettre en conformité avec les réglementations, à respecter les référentiels (notamment de la Corporate Sustainability Reporting Directive, les certifications (notamment ISO 14001 et EMAS), les normes et/ou les labels notamment d’Investissement Socialement Responsable), ainsi qu’à exécuter les engagements attachés à son statut, à ses objectifs et à son image d’entreprise responsable,  à impact ou à raison d’être.

Afin de mesurer, à partir des indicateurs de reporting,  les impacts positifs et négatifs de ses projets et opérations, l’entreprise doit délimiter son (ou ses) périmètres d’impact (empreinte) et hiérarchiser ses ODD. Ce classement implique de dresser une cartographie de ses parties prenantes et de construire une matrice de matérialité des enjeux (en termes de gains, de coûts et de risques) encourus par l’entreprise et par ses parties prenantes. Mais l’application d’une démarche orientée impacts soulève des problèmes d’organisation :

  • de la veille réglementaire et l’aide au reporting de la conformité,
  • de la valorisation du capital immatériel de l’entreprise (avec des logiciels de Business Intelligence) ;
  • du profilage DD/RSE et à la traçabilité des impacts des sous-traitants, fournisseurs et clients (modèles KYC Know Your Customer, Kabbage…) ;
  • de la segmentation de ses classes d’actif (matériels et immatériels) ;
  •  de la gestion de ses actifs, par des modèles d’optimisation de « l’alpha » et de la VaR;
  • de simplification du codage des algorithmes et du stockage des données, afin de réduire l’empreinte carbone des traitements des données.

La valeur durable ou d’un impact peut être exprimée en valeur absolue ou relative. Dans le 1er cas, elle est calculée directement par une des formules de valorisation globale ou spécifique indiquée ci-après. Dans le 2e cas, elle est estimée indirectement par comparaison avec la valeur durable d’un benchmark  ou d’un indice vert ou social.

Ces principes et ces démarches ont   fait l’objet de recherches et de guides en particulier de la part du  Global Impact Investing Network (GIIN), de la World Benchmark Alliance, de l’université de Harvard (Impact Weighted Accounts Project) et du B Lab (SDG Action Manager et B Impact Assessment),  de plusieurs cabinets de conseil (comme Carbon 4, Sycomore ou Convene ESG) et de laboratoires universitaires (comme l’ESSEC ou Dauphine-PSL). Ces recherches sur  la valeur durable distinguent les approches globales ou spécifiques. 

LES APPROCHES GLOBALES DE LA VALEUR DURABLE

Les approches les plus anciennes – de nature essentiellement qualitative – portent sur la valeur globale de l’entreprise (Capron & Quairel, 2006),  sur sa valeur partenariale opposée à sa valeur actionnariale (Charreaux & Desbrieres, 1998) et sur sa valeur partagée ou shared value (Kramer & Porter, 2011). Les approches proposées sont diversement appliquées. La méthode quantitative la plus répandue demeure celle des comparables et des multiples. Une autre démarche consiste à ajouter à (ou à déduire) de la valeur financière de référence de l’entreprise, des primes et/ou des décotes sociétales ou climatiques (SFEV, 2008). D’autres pratiques visent à corriger la prime de risque incluse dans le taux d’actualisation appliqué suivant un modèle d’évaluation financière, à ajuster la valeur ajoutée économique en fonction d’indices, à calculer la valeur durable à l’aide d’une méthode comptable du type CARE-TDL ou par une matrice du type BSC durable. Ces méthodes font actuellement l’objet de débats contradictoires entre experts de l’évaluation.

      La méthode  la plus appliquée (bien que la plus imprécise) est celle des comparables et multiples : la valeur durable d’une entreprise non cotée est estimée à partir de la cotation d’une société cotée comparable ou ayant donné lieu à des transactions récentes. Le (ou les) benchmarks ne doivent pas faire l’objet d’exclusions par des indices (éthiques, thématiques…) et doivent de préférence figurer dans un « indice boursier vert » (comme le SBF élargi). Cette approche implique d’identifier et d’échantillonner les benchmarks et de sélectionner des traceurs pertinents, suivant une méthode du type ERC (Essais Randomisés Contrôlés).

      La prime sociétale (ou « prime de valeur durable ») couvre la valeur créée par la mise en œuvre d’un plan d’affaires orienté vers les ODD (ou green business plan). Ces primes ou décotes sont fixées de manière empirique en fonction des normes et des recommandations émanant d’institutions (ONU, OIT, OCDE…) et d’associations professionnelles. La prime varie en fonction de la régularité, l’homogénéité et l’antériorité de l’évaluation (approche chronologique), du degré d’engagement de l’entreprise (pionnière, suiveuse, en devenir, peu impliquée), de la comparaison de ses KPIs aux benchmarks du secteur d’activités, et de la validité de la méthode d’évaluation. La décote climatique est une déclinaison de la décote sectorielle. Elle est estimée à partir soit d’indices climatiques (comme Climpact-Metnext,  Global Warming Index), soit  d’un indice de positivité (établi suivant une méthodologie établie par l’Institut de l’Economie Positive) appliquée notamment par la société Transdev, ou d’indicateurs tirés du référentiel normatif ISO 2600O.

      L’approche actuarielle de la valeur durable procède par projection de résultats actualisés en fonction d’un taux « écologique » incluant un spread couvrant les risques ESG (« EBIT ou EVA écologique » selon Atkinson, 2000) ou par un taux d’actualisation intégrant un coefficient « bêta ESG » dans la formule du CAPM (Huet, Pignede, 2023). L’application de cette méthode   soulève des difficultés pratiques comme l’imprévisibilité en longue période du taux de crédit, de la prime de risque, du taux d’imposition, mais aussi théoriques, relatifs à l’instabilité des systèmes de prix relatifs d’une génération à l’autre, à l’épuisabilité aléatoire des ressources énergétiques et minérales, ainsi qu’à « l’imprévisibilité de la rentabilité à long terme des projets verts » (Guesnerie,2004).

      La valeur durable peut être aussi estimée par la tenue d’une comptabilité élargie établie suivant la méthode CARE-TDL, qui applique les normes comptables traditionnelles du capital financier (IFRS, ESRS) aux capitaux naturels et humains afin de comptabiliser et intégrer la dégradation annuelle de ces derniers dans les comptes financiers des entreprises.

       La mesure de la valeur durable d’une entreprise peut être déduite de la comparaison entre les tableaux de bord prospectifs durables (Sustainable Balanced Scorecard TM) de l’entreprise et d’un benchmark du secteur. Le SBSC est une méthode conçue par Kaplan et Norton (1996, 2011) visant à analyser les facteurs de création de valeur financière et extra-financière par une entreprise selon quatre axes : client, processus, apprentissage, finances.


[1] cette recension revêt un caractère exploratoire et partiel en raison de l’ampleur et de l’instabilité des travaux actuellement consacrés à la valeur durable de l’entreprise.

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