La guerre des générations s’impose désormais comme une grille de lecture récurrente du débat public en France. Les baby-boomers, nés dans l’immédiat après-guerre et aujourd’hui massivement retraités, sont souvent présentés comme les bénéficiaires d’un système dont ils auraient capté les avantages au détriment des générations suivantes, compromises dans leurs perspectives d’avenir comme dans le financement de leurs retraites futures. Faut-il voir dans ce procès une réalité objective, ou bien l’effet d’un mythe contemporain nourri de clichés ? Hippolyte d’Albis invite à dépasser ces représentations simplificatrices en mobilisant l’économie des âges, aujourd’hui constituée en champ autonome de l’analyse économique, fondé sur l’exploitation de données statistiques et sur les comptes de transferts nationaux.
L’intérêt de cette méthode tient à sa capacité à appréhender l’ensemble des flux qui concourent au bien-être des individus tout au long de la vie, qu’ils proviennent de la famille, du marché ou de l’État. Elle se distingue ainsi des approches traditionnelles fondées sur des classes d’âge administratives et rigides — enfants, actifs, retraités — pour privilégier une lecture fonctionnelle des trajectoires de vie. Ce qui importe n’est plus l’appartenance à une catégorie d’âge donnée, mais la capacité effective des individus à produire un revenu suffisant pour couvrir leur consommation courante, ou, au contraire, la situation de déficit ou de surplus dans laquelle ils se trouvent. Une telle approche permet de mieux comprendre la manière dont les générations s’articulent les unes aux autres dans le cadre de la production et de la redistribution collectives. Les comptes de transferts nationaux étant disponibles depuis 1979, il est possible d’observer sur longue période les transformations de ces équilibres. Deux enseignements majeurs en ressortent.
Le premier concerne l’évolution du cycle de vie économique. Contrairement à ce que l’on pourrait attendre, l’âge d’entrée dans la période de surplus n’a pas été repoussé. Il demeure fixé à 24 ans, malgré l’allongement de la durée des études supérieures. Ce résultat, en apparence paradoxal, s’explique par la faiblesse des revenus perçus en début de carrière dans les années 1980, qui retardait alors l’accès à une pleine autonomie économique. En revanche, l’âge d’entrée dans le second déficit s’est nettement déplacé. Il est passé de 58 ans en 1980 à 60 ans aujourd’hui, évolution qui s’explique principalement par la progression du taux d’emploi des seniors. Loin de figer les positions des générations, l’analyse met ainsi en lumière la plasticité des âges économiques.
Le second enseignement porte sur la structure des transferts de bien-être. Depuis la fin des années 1970, l’État demeure le principal pourvoyeur de ressources, avec une part relativement stable, autour de 70 %. Dans le même temps, le rôle de la famille s’est considérablement affaibli, sa contribution ayant été divisée par deux, tandis que celle du marché a été multipliée par trois. Cette recomposition ne s’est toutefois pas opérée de manière uniforme selon les âges. Le poids de l’État s’est renforcé en faveur des jeunes, compensant partiellement l’érosion du soutien familial, alors qu’il s’est réduit pour les plus âgés, chez lesquels les ressources issues du marché, notamment patrimoniales, occupent une place croissante. Une telle évolution contredit directement l’idée selon laquelle les baby-boomers bénéficieraient d’un traitement systématiquement plus favorable que les jeunes générations. En réalité, les mécanismes de solidarité profitent d’abord à la jeunesse, à travers les dépenses d’éducation, de formation et d’insertion. Les générations plus âgées reposent davantage sur les revenus du capital que sur un soutien public accru. Le véritable facteur de tension réside donc moins dans une prétendue captation intergénérationnelle des ressources que dans les effets d’une structure démographique particulière : le poids numéraire des cohortes du baby-boom exerce une pression spécifique sur les équilibres de la protection sociale. Mais peut-on raisonnablement faire grief à une génération d’être nombreuse ?
Il reste que cette mise au point n’épuise pas la question normative. Car s’il serait absurde d’imputer à une génération la responsabilité de son propre poids démographique, il n’en découle pas pour autant que les générations actuelles devraient assumer seules le coût du déséquilibre qui en résulte. L’argument démographique ne saurait suffire à légitimer une répartition inégale de l’effort. C’est pourquoi un rééquilibrage paraît inévitable, non pour condamner les générations passées, mais pour restaurer une forme de justice entre celles qui se succèdent.
Hippolyte d’Albis, Professeur à l’ESSEC et vice-président du cercle des économistes.
Ph Alezard


