
L’approche éthique de l’IA : vers une IA durable
Jean-Jacques Pluchart L’encyclique Magnifique Humanité publiée

Céline MARANGE, La guerre d’Europe a commencé, Les Arènes, 2026.
Le 5 mars 1946, Winston Churchill

Marlène Benquet, La finance aux extrêmes – Enquête sur le capitalisme autoritaire en France, La Découverte, janvier 2026, 256 pages, 22 €.
L’entreprise de la sociologue Marlène Benquet,

Comment l’entreprise applique – t- elle l’IA ? L’exemple de la banque.
Les observations canoniques d’Abernathy et Utterbach

Benjamin MOREL- Crise politique, crise de régime-Éditeur : Odile Jacob-Date de publication : 25 mars 2026- 176 pages
La Ve République repose sur un

Leon XIV, Encyclique Magnifique humanité- Éditeur : CERF ; Date de publication : 25 mai 2026 ;224 Pages
L’encyclique, qui « ne propose pas une

L’approche éthique de l’IA : vers une IA durable
Jean-Jacques Pluchart L’encyclique Magnifique Humanité publiée en mai 2026 (voir clubturgot.com 114) a relancé les débats sur les principes éthiques de l’IA. Différents mouvements constitués d’institutions, d’entreprises, de laboratoires scientifiques et de think tanks, s’efforcent de définir des référentiels éthiques – sous forme de codes et de chartes – basés à la fois sur des réflexions philosophiques, sociologiques et psychologiques, mais ce cadre suscite des débats entre régulationnistes et libertariens. Les fondements des éthiques de l’IA Les délibérations éthiques relatives aux pratiques de l’IA suivent trois principales approches : universelle, normative et appliquée. La première – de nature axiologique et inspirée par Kant, et Rousseau – repose sur les principes et les valeurs qui fondent la vie en société : le respect de l’homme, de la vérité, de la justice, de la nature… La seconde – dite légaliste ou prescriptive – recouvre des jugements moraux et des valeurs sociales, comme le vrai ou le faux, le bon ou le mauvais, le juste ou l’injuste… La troisième – de nature praxéologique – mesure les conséquences, les externalités ou les impacts d’un système, d’un comportement ou d’un objet sur l’économie, la nature, la société ou la personne. Elle est le plus souvent appliquée aux nouvelles technologies, notamment à l’IA, et au management, notamment durable (Pistilli, 2024). Les référentiels éthiques de l’IA Afin de limiter leurs impacts négatifs sur les pensées, les décisions ou les comportements collectifs et individuels, des guides ou des chartes d’éthique publiés par les entreprises et des codes normatifs, référentiels et/ou règlements édictés par des régulateurs (Organisations internationales, États-nations, associations),visent à encadrer la conception des logiciels et l’utilisation de leurs données et résultats par les entreprises (Constantinides & al, 2024). Les codes ne revêtent généralement pas de dimension déontologique ou morale, contrairement aux chartes, aux guides ou, en France, aux « raisons d’être » des entreprises. Les institutions internationales comme l’OCDE, l’ONU, l’UNESCO et le G7 se sont efforcées depuis 2019 d’instaurer une « éthique normative » et « une gouvernance mondiale de l’IA ». Le Vatican, notamment inspiré par les travaux de Bonanti (2018) inspirateur de plusieurs codes, prône l’avènement d’une « algor- éthique » (ou éthique des algorithmes) fondée sur les principes « de transparence, d’inclusion sociale, de responsabilité, d’impartialité et de fiabilité». Dans l’ensemble, selon Menecoeur (2020), les 126 documents sur l’éthique de l’IA recensés au niveau mondial, se partagent entre des codes publics (nationaux et internationaux) et des guides privés (d’entreprises, d’universités et d’associations). Mais les gouvernants des États – Unis, de la Chine populaire et de l’Union européenne, ainsi que les dirigeants de leurs entreprises numériques, appliquent en pratique des règles, des codes et des guides éthiques qui répondent à des approches souvent différentes. Le relativisme éthique de l’IA Les textes européens – et notamment l’AI Act – font notamment l’objet d’intenses actions de lobbyng, notamment de la part des GAFAM, afin d’éviter l’AI open source et les déclassements de certains logiciels d’AI générative. La plupart des think tanks européens conseillent un renforcement de la régulation de l’IA, comme l’Institut Montaigne, qui a lancé l’opération Objectif IA en faveur de la formation au numérique, l’Observatoire de la RSE qui s’efforce de mettre l’IA au service de l’application des normes ESG, et l’Institut Louis Bachelier qui a engagé le programme Good in Tech afin de mesurer l’impact de l’IA sur la société Mais un collectif regroupant 30 leaders mondiaux de l’IA a dénoncé l’approche européenne, déclarant que « l’Europe est devenue moins compétitive et moins innovante par rapport à d’autres régions, et elle risque maintenant de prendre encore plus de retard à l’ère de l’IA en raison de décisions réglementaires incohérentes ». Ces réactions montrent que les codes et les guides de l’IA sont soumis à une forme de « relativisme éthique », car ils dépendent de facteurs à la fois technologiques et économiques, mais aussi – et de plus en plus – de considérations géopolitiques et culturelles. Ils font l’objet de lectures différentes selon les disciplines, les métiers et les idéologies des acteurs de l’IA et de l’idéologie. Aux États-Unis, sous l’influence des Federal Guidelines for Sentencing Organisations (1991), les guides pratiques (guidelines) sont plus fréquents parmi les entreprises américaines que parmi les firmes européennes ou chinoises. Les GAFAM ont engagé un Partnership on AI qui recommande l’application de principes généraux et un engagement collectif: « Nous nous engageons à mener des recherches ouvertes et à dialoguer sur les implications éthiques, sociales et économiques de l’IA » (Hern, 2016). Mais l’interprétation de ces principes diffère d’une société à l’autre. Google met l’accent sur les critères sociaux (notamment les non-discriminations). Apple affiche une charte fondée sur l’honnêteté et sur le respect des parties prenantes. Meta déclare seulement appliquer les normes professionnelles en vigueur.Amazon reprend les principes fondamentaux, mais déclare paradoxalement que « l’IA pilote l’humain » ; Microsoft et Open AI affichent des « Codes de confiance reflétant leurs cultureset leurs valeurs ; ils reconnaissent « le potentiel de partialité des algorithmes et s’efforcent d’en atténuer l’impact ». En Europe, les réflexions sur l’éthique de l’IA ont été lancées en 2015 et ont débouché sur un règlement visant la protection des données personnelles (Data Governance Act) publié en 2018 (mais appliqué en 2023), puis d’un livre blanc sur l’IA (2020), d’une directive sur les microprocesseurs (Chips Act, 2023) et d’une directive sur l’intelligence artificielle (AI Act) votée en 2024, (maisapplicable en 2026). Ces textes s’efforcent de gérer les risques induits par l’IA et de promouvoir une « IA digne de confiance » reposant sur le respect des lois (Lawful AI), des valeurs éthiques (ethical AI) et des compétences techniques (robust AI). Les principes – empruntés à la bioéthique – portent sur l’autonomie humaine (respect des droits des citoyens), la prévention de toute atteinte (protection des hommes et des biens), l’équité (entre utilisateurs) et l’explicabilité (des logiciels).. Ces principes ont été ensuite déclinés en « exigences » : les systèmes (données, logiciels, résultats) doivent « rester sous contrôle humain » ; ils doivent être robustes, surs et transparents » . Le respect des exigences est contrôlé par des méthodes dites « techniques » : audit des « architectures dignes de confiance » (Trustworthy AI), contrôle de l’application des normes de conception (X-by-design), des méthodes d’explication, des essais,

Céline MARANGE, La guerre d’Europe a commencé, Les Arènes, 2026.
Le 5 mars 1946, Winston Churchill prononça un discours dans lequel il dit « je ne pense pas que la Russie soviétique veuille la guerre ; ce qu’elle veut ce sont les fruits de sa puissance comme de ses doctrines. Nos difficultés et nos dangers ne disparaitront pas si nous nous voilons la face, si nous attendons de voir ce qui va se passer ou encore si nous pratiquons une politique d’apaisement ». Ces réflexions d’un autre temps frappent par leur actualité. Le Kremlin veut redevenir la puissance redoutée qu’il a été dans le passé en réaffirmant ses droit sur des terres considérées comme ancestrales. Face à la montée des périls il est impératif d’avoir les idées claires, sur l’état de la menace, sur les modes d’actions adverses, sur nos biais d’interprétation et notre niveau de préparation. Un danger autrement plus pernicieux est également à redouter : c’est celui d’une altération des systèmes démocratiques alors que l’intelligence artificielle va permettre un ciblage d’une rare précision et des manipulations de l’information d’une sophistication insoupçonnée. Pour l’Ukraine c’est une guerre de libération nationale, une lutte pour la survie de l’état et un combat pour la liberté puisque que le président Russe nie l’existence de la nation ukrainienne. La guerre a forgé une nouvelle Ukraine, éprouvée, épuisée mais unie et résolue. Le Kremlin utilise la guerre en Ukraine pour mettre en scène sa confrontation avec les pays occidentaux et accentuer les divisions du monde. Ce qui est certain, c’est que dans la confrontation actuelle ne se jouent pas seulement la survie de l’Ukraine et la sécurité de l’Europe, mais bien la pérennité de la démocratie libérale, désormais assaillie de toutes parts. Face à un danger certe imprécis mais flagrant, parer au plus pressé est une nécessité ; imaginer le pire est un impératif catégorique. Sans cet effort d’imagination et un sursaut de volonté, le risque est grand d’être pris au dépourvu. Car la Russie se prépare activement à la possibilité d’une extension de la guerre en Europe. Plusieurs indicateurs montrent que la Russie se prépare à une guerre prolongée : Le budget de la défense qui représente 38% du budget de la Russie atteste que la priorité du kremlin est à la poursuite de la guerre, elle se réarme à plein régime tout en s’organisant pour améliorer ses approvisionnement et ses armements : elle fabrique 300 chars par an – la France qui est la mieux dotée possède 215 chars Leclerc. La Russie augmente la taille de son armée : 600 000 soldats contre 150 000 avant la guerre d’Ukraine. Une levée des sanctions donnerait une bouffée d’air à l’économie Russe. Un régime militariste se nourrit de la guerre ; nombreuses sont les actions qui frappent déjà l’Europe et la France en particulier, il y a aussi les attaques contre l’intégrité du débat public visant à orienter l’opinion générale et il y a surtout les attaques contre la cohésion nationale. L’Europe doit se préparer à une confrontation de longue haleine ou tous les coups sont permis. Céline Marangé est chercheuse sur la Russie, l’Ukraine et le Belarus à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, et membre associée du Centre de recherche en histoire des Slaves (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) Fiche de lecture réalisée par Michel Gabet

Marlène Benquet, La finance aux extrêmes – Enquête sur le capitalisme autoritaire en France, La Découverte, janvier 2026, 256 pages, 22 €.
L’entreprise de la sociologue Marlène Benquet, fruit d’une enquête de dix ans a pour objectif de définir comment se construit une « seconde finance », mode inédit d’accumulation du capital par des acteurs financiers pleinement conscients de leur « valeur » mais avec des conséquences politiques propres à favoriser le déploiement d’un régime de type libertarien via un capitalisme autoritaire. L’une des principales caractéristiques de cette seconde finance est de s’être détachée du marché porté par les acteurs financiers traditionnels, à la fois collecteurs d’épargne, comme les banques, les assurances, les fonds de pension, l’épargne des ménages. Pour simplifier, le marché qui permettait seul d’investir dans des entreprises cotées. La seconde finance se développe à l’extérieur du marché mais sans vraiment couper le lien avec ce dernier, par des opérations de gré à gré, ce qui lui qui permet d’être moins régulée en gardant toute latitude pour investir dans des actifs non cotés. La conséquence est que cela permet de transformer en actifs ce qui n’était jusqu’à présent pas considéré comme éligible (biens immobilier, entreprises non cotées, infrastructures, produits financiers dérivés, fonds de pension). La seconde finance se développe en dehors des marchés. Elle n’a donc pas vocation à favoriser la concurrence. Elle incite à privatiser pour accaparer un certain nombre de secteurs comme celui de la santé. Il suffit de constater le mouvement accéléré de concentration des cliniques depuis le début des années 2000. Marlène Benquet souligne par ailleurs que nombre d’exemples permettent d’appuyer la démonstration au travers d’une fenêtre d’opportunités offerte par la Commission pour la libération de la croissance (2008) qui encourageait justement l’entrée d’investisseurs tiers dans le capital des officines : « Une directive Santé Europe, poussée par l’Union européenne, qui là aussi encourageait l’entrée de tiers et donc notamment d’acteurs financiers, dans les capitaux des officines, a permis de créer dans le secteur de la santé des actifs qui jusqu’ici échappaient à la financiarisation, qui sont devenus des actifs très rentables garantis par l’Etat, puisqu’évidemment le paiement, le tarif, les usages, les profits sont garantis par l’Assurance Maladie ». Les rouages de cette mécanique sont parfaitement imbriqués. En poursuivant la démonstration on arrive à une conclusion implacable : (1) pas de concurrence, (2) une situation de quasi-rente, (3) un niveau de prestations garanti par l’État. Risque zéro, profit maximum. L’ouvrage repose sur un véritable travail de terrain mené suivant une méthodologie de recherche incontestable (une soixantaine d’entretiens revendiquée avec des acteurs financiers « plus accessibles que prévu » des fonds d’archives constituées de 2600 documents). Une observation in situ et in vivo des acteurs financiers dans leur quotidien retranscrite dans un verbatim très riche dès les premiers chapitres. La conclusion – qui semble être la véritable motivation de l’auteur – fait apparaître une forme de stratégie non écrite de cette seconde finance en offrant la voie (la voix ?) à une idéologie libertarienne autoritaire largement partagée à l’étranger et en France. Les acteurs (agents de la normalisation) qualifiés de conservateurs, ne manquent pas d’être mentionnés explicitement par l’auteur lorsqu’il s’agit d’établir un lien entre alternatives politiques « extrêmes » et poids économique. Sociologue, Marlène Benquet est directrice de recherche au CNRS et membre de l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (IRISSO). Ses travaux portent sur la grande distribution et l’univers de la finance internationale. Alain BRUNET

Comment l’entreprise applique – t- elle l’IA ? L’exemple de la banque.
Les observations canoniques d’Abernathy et Utterbach (1975) sur le passage de l’innovation expérimentale à l’innovation appliquée, sont elles encore valides un demi-siècle plus tard ? L’exemple de l’IA appliquée aux activités bancaires permettra- t- il de le vérifier ? Depuis les années 2020, les banques sont engagées dans un vaste processus d’innovation par l’IA de leurs produits, services et systèmes, mais aussi, des relations avec leurs clients, leurs personnels, leurs partenaires et les régulateurs. Ces innovations visent la personnalisation des produits et des services en fonction des segments de clientèles (ménages, entreprises, collectivités locales, Etats), de leurs profils de rendement-risque, et des types de services rendus (paiement, crédit, placement…). Elles cherchent à diversifier l’interface bancaire actuelle et à intégrer la fonction de paiement dans divers objets (téléphone, logement, véhicule, lunettes, montre…). Elles ont pour objet d’adapter à chaque achat les offres de crédit et d’assurance, et à automatiser la gestion des placements en fonction des profils de risque des épargnants, et de leurs exigences de scorings ESG. Elles visent à ce que chaque opération soit accompagnée par un « robot advisor» ou un conseiller bancaire «augmenté » par l’IA, capable de réaliser des prospections, projections, simulations et formations. Elles s’efforcent grace à l’IA de mieux accompagner les start’up dans leurs « vallées de la mort » et les groupes industriels ou financiers dans leurs projets de fusion -acquisition (notamment cross-border), avec l’aide de réseaux structurés multi-disciplinaires. Sur le marché des produits structurés, des applications d’IA permettent déjà une sélection automatique des contreparties, une analyse des niveaux de protection et des barrières offertes, des coupons proposés, du pricing des options implicites, de la solidité des bilans et du rating des émetteurs, de la profondeur et de la qualité du marché secondaire. Mais l’IA permet surtout d’assurer une meilleure sécurité des données des clients, des traitements, des transactions, des réglements-livraisons et des conservations de titres. L’atteinte de ces objectifs mobilise déjà les applications de l’IA les plus avancées comme l’identification biométrique, la traçabilité automatique des flux, la diffusion programmée des données, la systématisation des smart contracts (en MNBC et tokens), le contrôle des crédits finançant les investissements à impacts ESG (comme Tree Token), le développement des « monnaies complémentaires » (comme Bancor) et des micro-paiements favorisant l’inclusion des personnes non bancarisées (comme Arcadia Blockchain)… Le personnel de chaque banque doit ainsi faire preuve « d’innovisme » (Phelps & al, 2020), afin que sa banque ne soit pas « suiveuse » mais « pionnière » en matière d’application de l’IA. L’innovisme recouvre les capacités à anticiper les situations nouvelles, anormales ou de crise, en se dotant de « laboratoires d’innovaton », en créant un « imaginarium » financier et en stimulant le « désir de créer » parmi le personnel à tous les niveaux. Il semble donc qu’à la lumière de cet exemple, l’accultation technologique des entreprises soit à la fois plus globale et plus rapide qu’elle n’était au cours des « trente glorieuses ». Abernathy, W. J., & Utterback, J. M. (1975). A Dynamic Model of Process and Product Innovation. Omega, 3(6), 639-656. Phelps, E., Bojilov, R., Hoon, H. T., & Zoega, G. (2020). Dynamism: The Values That Drive Innovation, Job Satisfaction, and Economic Growth. Cambridge, MA: Harvard University Press. Jean-Jacques Pluchart

Benjamin MOREL- Crise politique, crise de régime-Éditeur : Odile Jacob-Date de publication : 25 mars 2026- 176 pages
La Ve République repose sur un fait simple : celui qui détient la majorité détient le pouvoir. Or cette majorité est devenue introuvable. Le pouvoir a quitté l’Élysée, n’est pas à l’Assemblée et ne réside plus au gouvernement. L’objectif de ce livre est de comprendre comment un régime, qui a longtemps fonctionné sur l’évidence majoritaire, devient instable quand celle-ci disparaît. Benjamin Morel commence par examiner les raisons pour lesquelles nous sommes passés d’une bipolarisation stable à une tripolarisation dysfonctionnelle. Il analyse ensuite les effets de cette évolution sur le régime politique : la tentation d’étendre les compétences du chef de l’État en surinterprétant la Constitution, la multiplication des expédients pour gouverner malgré tout (maintien d’un gouvernement démissionnaire, ordonnances…), autant de précédents dont l’accumulation rend possible une dérive illibérale. L’ouvrage nous présente les éléments suivants : la tripolarisation, une Assemblée instable, sortir du piège de l’instabilité, un régime à l’équilibre fragile et gouverner malgré tout avec une Constitution faite pour conjurer l’instabilité tout en étant vulnérable aux dérives illibérales. La conclusion de l’ouvrage est teintée d’un certain optimisme : celui qui définit la crise est aussi celui qui y apporte des solutions pour autant qu’on ne se fait pas abuser par les faux prophètes. Changer le mode de scrutin n’est pas une fin en soi. Il convient de mieux me doter le Parlement pour lui permettre d’assurer une co-construction des textes entre Parlement et gouvernement. Le fonctionnement d’un régime n’est pas une propriété métaphysique de la norme, c’est une propriété de la société qui la reçoit. L’Etat fonctionne comme les services publics. Un gouvernement peut perdre sa légitimité politique lorsqu’il ne parvient plus à convertir l’élection en consentement : Gouverner quand même, c’est gouverner malgré ! Ce qui fait tenir un ordre juridique, c’est la conviction de chacun qu’il a intérêt à le respecter et à jouer le jeu. Il serait facile de régler le problème disent certains. Une nouvelle Constitution viendrait résoudre nos maux. Une nouvelle élection parviendrait à balayer nos soucis. Ce qui fait la crise, c’est le désajustement global entre l’élection et ses attentes. Ce dernier se découpe en trois pôles et attend pourtant que l’un d’eux gouverne avec les pouvoirs absolus d’un bloc majoritaire. Les regards continuent de se porter vers l’élection présidentielle alors que la situation électorale rend le retour d’un Jupiter improbable. Devant ce paradoxe, qui est porté par chaque citoyen, les remèdes ne sont pas dans les textes mais dans les têtes ! Dominique Chesneau

Leon XIV, Encyclique Magnifique humanité- Éditeur : CERF ; Date de publication : 25 mai 2026 ;224 Pages
L’encyclique, qui « ne propose pas une analyse de l’IA, car il n’est pas possible d’en donner une définition univoque et complète », se concentre sur la dignité humaine et la responsabilité morale face aux technologies émergentes. Elle s’inscrit dans la lignée de celle de Léon XIII qui a présenté la doctrine sociale de l’Eglise et insistait sur le fait que la recherche du profit ne peut pas être l’alpha et l’oméga d’une société d’hommes. Le Pape explique deux raisons pour lesquelles l’ouvrage n’est pas technique : toute affirmation sur l’IA risque de devenir rapidement obsolète compte tenu de la vitesse à laquelle ces systèmes évoluent ; nous tous, y compris ceux qui les conçoivent, en savons peu sur leur fonctionnement réel ! Aussi, l’encyclique ne tient pas de propos catastrophistes tels qu’ une IA qui conduirait à des licenciements massifs et à un abêtissement généralisé de la population (« n’ayez pas peur »), mais, en s’appuyant sur les travaux de nombreux groupes de travail cités dans le livre, il considère que du bien sortira de cette révolution, pour autant que ce bien ne soit pas accaparé par une infime minorité parce qu’une « grande partie de cette technologie relève du bien commun ». Tentant d’établir des principes humanistes de développement et d’utilisation de l’IA, il ne s’agit pas de bâtir des règlementations contraignantes qui tueraient l’innovation, mais d’introduire une réflexion éthique et morale dans la conception des modèles et l’identification des données d’entrainement. Et le propre de l’éthique selon Ricoeur et Levinas c’est le respect de l’autre en se voyant dans le regard de son vis-à-vis, au-delà des lois et règles. Quelques chapitres – les 3 et 4 èmes méritent une attention particulière parmi : (1) Évolution de la doctrine sociale de l’Église et son rôle comme «théologie de la communion» dans l’histoire, (2) Fondements et principes de la doctrine sociale, incluant la dignité de la personne, le bien commun, la destination universelle des biens, la subsidiarité, la solidarité et la justice sociale, (3 )Analyse des risques liés à l’intelligence artificielle, la concentration des technologies et la nécessité d’un code éthique commun, (4) Préservation de l’humain dans la transformation numérique, valorisation du travail, éducation et liberté face à la marchandisation, (5) Construction d’une «civilisation de l’amour» à l’ère numérique, promotion de la paix, du dialogue et du multilatéralisme . On rappellera les cinq principes retenus par la doctrine sociale de l’Eglise catholique présentés par ailleurs par des économistes passés et actuels et développés dans les deux premiers chapitres : le principe du bien commun ( développé par Jean Tirole dans son maitre-livre), le principe de la destination universelle des biens ( mentionné par les moralistes du XVIIIème siècle), le principe de subsidiarité (dans la littérature managériale apparaît le terme de «subsidiarité » et la difficulté de sa mise en œuvre dans France-Lanord et Vannier 2014 ; Verrier et Bourgeois 2016, 27) ; le principe de solidarité et le principe de justice sociale. Afin d’illustrer la pertinence des sujets abordés, citons quelques verbatims illustratifs de l’ouvrage : évitons la prétention d’un langage unique capable de tout traduire en données et en performances, même le mystère de la personne ; confier, dans les faits à un algorithme, le pouvoir de sélectionner qui mérite sans que personne n’assume plus le poids de la décision, revient à lui confier la tâche de redéfinir les limites des possibilités humaines ; la propriété des données doit être réglementée et gérée comme un bien commun ( !) ; les développeurs portent une responsabilité éthique car chaque choix de conception exprime une vision de l’humanité. Ces craintes et ces recommandations humanistes sont repris par Anthropic qui ne peut pas prévoir si le phénomène de désalignement des IA (lorsqu’une intelligence artificielle poursuit des objectifs contraires aux valeurs humaines ou ne correspondant pas réellement à ce que l’humain lui a demandé, NDLR) sera pleinement résolu un jour. Anthropic poursuit dans un texte publié par son centre de réflexion, l’Anthropic Institute : «Nous pensons qu’il serait bon pour le monde d’avoir la possibilité de ralentir ou de suspendre temporairement le développement de l’IA de pointe, afin de permettre aux structures sociétales et à la recherche sur l’alignement de suivre le rythme des progrès de la technologie». Cette lettre de près de deux cents pages, consacrée à « la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle », interpelle bien au-delà des cercles catholiques et « constitue un manifeste politique et humaniste d’une portée inédite. Dominique Chesneau