Elementor #76

Chocs géopolitiques et contagion entre les « silos » de risques : l’échec de la reconnaissance et l’illusion de la gouvernance

Rédigé par Michelle Thomson, QRD®, présidente ; Florence Anglès, vice-présidente Contributeurs Sous-comité « Thèmes émergents » du DCRO : Joy Albright ; Chukwunomnso Anyichie,QRD® ; Cesar Chalhoub ; Aku Odinkemelu ; Brian Prentice ; Mai Shuaibi ; David Streliski ; Benson Uwheru, secrétaire. Document initialement élaboré par le sous-comité « Thèmes émergents » du DCRO. Soumis au Club Turgot | Juillet 2026. Les crises géopolitiques ne restent pas cantonnées à leur lieu d’origine. Ce qui commence comme un événement régional se propage rapidement à travers les marchés des matières premières, les chaînes d’approvisionnement, les systèmes financiers, la réglementation et la stratégie d’entreprise. Pour les conseils d’administration, le véritable défi n’est pas le choc initial, mais le fait de reconnaître à quelle vitesse ses conséquences se répercutent dans toute l’organisation avant même qu’un seul comité ait pu en avoir une vue d’ensemble. Les crises géopolitiques sont devenues une constante de l’environnement commercial mondial. Elles restent rarement confinées à leur point d’origine. Ce qui commence comme un événement régional peut rapidement se propager à travers les marchés des matières premières, les chaînes d’approvisionnement, les systèmes financiers, la réglementation et la stratégie d’entreprise. Pour les conseils d’administration, le défi majeur n’est pas le choc initial en soi, mais le fait de reconnaître à quelle vitesse ses conséquences se répercutent à travers l’organisation. Cet article montre que le principal défi en matière de gouvernance réside dans la reconnaissance plutôt que dans la prévision. Les conseils d’administration supervisent les risques par le biais de comités spécialisés, chacun s’acquittant efficacement de son mandat. Or, lors de crises systémiques, l’information se fragmente. Chaque comité perçoit une partie du problème ; aucun n’a une vue d’ensemble. Au moment où les administrateurs parviennent à se forger une vision globale, la contagion entre les silos est souvent déjà en cours. Cette faiblesse structurelle est qualifiée d’« illusion de la gouvernance ». En s’appuyant sur la crise de Suez de 1956, l’embargo pétrolier de l’OAPEC de 1973, la révolution iranienne de 1979 et l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, cet article identifie un schéma récurren: perturbation géopolitique, choc énergétique, perturbation de la chaîne d’approvisionnement, inflation, resserrement des conditions financières, tensions souveraines et ajustement structurel à long terme. Dans ces quatre événements, l’échec commun de la gouvernance résidait dans une reconnaissance tardive plutôt que dans un manque d’informations. Trois outils analytiques favorisent une reconnaissance plus précoce. Les « voies potentielles de contagion intersectorielles » aident les administrateurs à anticiper la manière dont les risques se propagent entre les différentes fonctions de l’entreprise. La « carte des décalages entre comités » explique pourquoi les comités reçoivent des signaux à des moments différents, ce qui retarde la compréhension à l’échelle de l’entreprise. La « carte des asymétries » identifie les régions et les conditions structurelles où la contagion est la plus susceptible d’apparaître en premier, ce qui permet aux conseils d’administration de se concentrer sur des indicateurs avancés plutôt que sur des indicateurs retardés. Chaque outil est présenté sous la forme d’un cadre visuel dans l’article complet. Les données historiques mettent également en évidence trois défaillances récurrentes en matière de gouvernance : se concentrer sur les impacts immédiats tout en négligeant les effets de deuxième et troisième ordre ; supposer que les crises géographiquement éloignées resteront circonscrites ; et sous-estimer la manière dont des risques gérables individuellement interagissent pour créer une perturbation systémique. Ces faiblesses structurelles sont renforcées par des biais comportementaux, notamment le biais de confirmation, la rigidité face à la menace et la rationalité limitée. Recommandations Trois recommandations se dégagent. Premièrement, mettre en place une fonction d’intégration capable de consolider les informations provenant des différents comités du conseil d’administration pour en faire une vision cohérente du risque systémique. Deuxièmement, nommer un « challenger désigné » chargé de remettre en question les hypothèses dominantes, d’explorer des scénarios alternatifs et de veiller à ce que les signaux faibles reçoivent l’attention qu’ils méritent. Troisièmement, compléter ces changements structurels par une discipline comportementale grâce à un dialogue régulier entre les comités, à la prise en compte explicite des effets de second ordre et à une vigilance constante pendant les périodes de stabilisation apparente. Les chocs géopolitiques ne peuvent être évités, mais les défaillances de gouvernance, elles, le peuvent. Les conseils d’administration, qui intègrent ces informations, remettent en question les idées reçues et identifient rapidement les effets de contagion entre les différents silos, seront mieux à même de préserver la valeur à long terme et de renforcer la résilience organisationnelle dans un monde de plus en plus interconnecté. Le document complet, comprenant les cadres analytiques et les analyses de cas historiques, est disponible à l’adresse suivante : site IHFI  TURGOT

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LES ETRANGES DEFAITES DE 1940 ET DE 2026

Jean-Jacques Pluchart Alors que Marc Bloch vient d’entrer au Panthéon et est ainsi montré en exemple aux français, il est conseillé de lire ou de relire son livre intitulé « L’étrange défaite », dans lequel il s’interroge sur les raisons de la débâcle de l’armée française et du découragement des français en 1940. Le lecteur ne peut qu’être confondu par la résonance actuelle de son constat. La France d’hier, envahie par la force mécanique allemande, semble préfigurer l’Europe d’aujourd’hui, menacée par la suprématie digitale américaine et la domination commerciale chinoise. Alors capitaine en 1939 dans la 1ere Armée, Marc Bloch observe avec lucidité les erreurs des stratèges, l’indécision des tacticiens et le désarroi des troupes. Il constate que les états-majors, qui sont entourés de « trop d’agences », conservent face à l’ennemi, « le culte du beau papier » et des « réflexes bureaucratiques ». Il observe « tout un réseau de clientèles autour des gouvernants qui redoublent de dévouement et d’intrigues ». Il confesse « l’arrière goût amer que lui laisse cette guerre, mal conduite et plus mal terminée encore ». Après avoir critiqué la « diplomatie du traité de Versailles et l’invasion de la Ruhr, il déplore l’esprit de Munich et l’instabilité politique qui animent la classe politique française. Il salue « la tentative du Front populaire », mais il regrette « qu’il ait succombé en raison des folies de certains de ses partisans ». Il critique le rôle de la presse dominée par une « élite bourgeoise soucieuse de ses intérêts ». Il se moque des « vieux donneurs de leçons, qui ont réuni avec le temps tout un arsenal de schémas verbaux auxquels leur intelligence s’accroche comme à des clous rouillés ». Il déplore une « démission des élites » et une renonciation des français à l’effort. Marc Bloch va plus loin en attribuant la cause de la défaite au « gouvernement de vieillards » de la France des années 1930. Il attribue en grande partie les maux dont est accablé le pays à l’enseignement de l’École de guerre qui porte sur les tactiques des armées napoléoniennes et les plans des tranchées de la Grande guerre. Il conseille à ses fils de « réfléchir aux fautes de leurs aînés », ajoutant « qu’il n’aurait pas l’outrecuidance de leur tracer un programme ». Il reproche au gouvernement de Vichy de ne proposer « qu’un retour à la terre et à des valeurs d’antan érigées en vertu ». A l’instar des républicains américains, le lecteur de Marc Bloch ne peut s’empêcher de penser que l’Europe d’aujourd’hui « terre des arts et de la culture » perpétue celle des années 1930 que Marc Bloch qualifie de « musée des Antiquailles ». Professeur d’histoire à la Sorbonne, Marc Bloch soutenait que les pays en difficulté devaient tirer des leçons du passé. Par son livre, 83 ans après sa mort, il nous administre sa dernière leçon.

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Serge LATOUCHE, La décroissance. De l’utopie à la (re)construction d’un monde commun, eds Edisens, 2026,  163 pages.

L’auteur développe la théorie initiée par Karl Polanyi dans son livre fondateur intitulé La grande transformation, qui plaide en faveur d’un « ré- encastrement de l’économie dans la société. Serge Latouche s’efforce – à la suite de Castoriadis et de Lefort -, de dépasser cette thèse en montrant que la décroissance est moins économique que politique et sociale, plus « frugale et culturelle » que matérielle et financière. Il dénonce l’importance excessive prise par  l’économie néo-libérale  fondée au 18e siècle  et sur le mouvement anglais  des enclosures dénoncé par Thomas More,  puis sur les recherches de Hayek, Friedman et la société du Mont Pèlerin. Il propose un projet de société fondé sur le partage et le vivre ensemble. Il critique le « narratif néo-libertarien  de la croissance » ,  en y opposant la « contre -narration » du « grand récit de la décroissance », qui repose sur les projet de développer les biens communs (les ressources et les services publics)  et le bien commun (les valeurs partagées). Le projet a pour finalités de faire cesser les défaillances de l’État et de l’économie de marché. L’auteur constate que malgré les appels à la vigilance des éco- socialistes, l’économie de la croissance, qui repose sur des « passions tristes » comme « la soif de richesse et de pouvoir », continue à prospérer, notamment grâce à la « post-vérité » entretenue par l’IA. L’auteur s’interroge sur le régime politique le plus adapté pour engager le projet de la décroissance, et conclut que la « démocratie directe et décentralisée » est préférable à une « technocratie   ploutocratique », la première transformant la société d’en bas et la seconde d’en haut. Il prône « l’agir local, l’éco – région et le village urbain ». Il soutient que la société de croissance détruit les bien communs (les ressources naturelles) et le bien commun (le projet de société et les valeurs collectives), et qu’elle repose sur un homme unidimensionnel : l’homo economicus. Il commente  les débats entre les différents courants de pensée décroissante et déplore que la plupart des éco- socialistes  appellent l’avènement de la décroissance par des discours catastrophistes , comme ceux du GIEC. Le lecteur du livre comprendra mieux les thématiques et les codes de langage des  décroissants , mais il appréciera également les impasses de certains de leurs projets. Serge Latouche est professeur émérite à l’université de Saclay et auteur de nombreux ouvrages et articles sur l’Économie Sociale et Solidaire. Jean- Jacques Pluchart

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L’approche éthique de l’IA : vers une IA  durable

Jean-Jacques Pluchart L’encyclique Magnifique Humanité publiée en mai 2026 (voir clubturgot.com 114)    a relancé les débats sur les principes  éthiques de l’IA. Différents mouvements constitués d’institutions, d’entreprises, de laboratoires scientifiques et de think tanks, s’efforcent de définir des référentiels éthiques – sous forme de codes et de chartes – basés à la fois sur des réflexions philosophiques, sociologiques et psychologiques, mais ce cadre suscite des débats entre régulationnistes et libertariens. Les fondements des éthiques de l’IA Les délibérations éthiques relatives aux pratiques de l’IA suivent trois principales approches : universelle, normative et appliquée. La première – de nature axiologique et inspirée par Kant, et Rousseau –   repose sur les principes et les valeurs qui fondent la vie en société : le respect de l’homme, de la vérité, de la justice, de la nature… La seconde –  dite légaliste ou prescriptive – recouvre des jugements moraux et des valeurs sociales, comme le vrai ou le faux, le bon ou le mauvais, le juste ou l’injuste… La troisième – de nature praxéologique – mesure les conséquences, les externalités ou les impacts d’un système, d’un comportement ou d’un objet sur l’économie, la nature, la société ou la personne. Elle est le plus souvent appliquée aux nouvelles technologies, notamment à l’IA, et au management, notamment durable (Pistilli, 2024). Les référentiels éthiques de l’IA Afin de limiter leurs impacts négatifs sur les pensées, les décisions ou les comportements collectifs et individuels, des guides ou des chartes d’éthique publiés par les entreprises et des codes normatifs, référentiels et/ou règlements édictés par des régulateurs (Organisations internationales, États-nations, associations),visent à encadrer la conception des logiciels et l’utilisation de leurs données et résultats par les entreprises (Constantinides & al, 2024). Les codes ne revêtent généralement pas de dimension déontologique ou morale, contrairement aux chartes, aux guides   ou, en France, aux « raisons d’être » des entreprises. Les institutions internationales comme l’OCDE, l’ONU, l’UNESCO et le G7 se sont efforcées depuis 2019 d’instaurer une « éthique normative » et « une gouvernance mondiale de l’IA ». Le Vatican, notamment inspiré par les travaux de Bonanti (2018) inspirateur de plusieurs codes, prône l’avènement d’une « algor- éthique » (ou éthique des algorithmes) fondée sur les principes « de transparence, d’inclusion sociale, de responsabilité, d’impartialité  et de fiabilité».  Dans l’ensemble, selon  Menecoeur (2020), les 126 documents sur l’éthique de l’IA recensés au niveau mondial, se partagent entre des codes publics (nationaux et internationaux) et des guides privés (d’entreprises, d’universités et d’associations). Mais les gouvernants des États – Unis, de la Chine populaire et de l’Union européenne, ainsi que les dirigeants de leurs entreprises numériques, appliquent en pratique des règles, des codes et des guides éthiques qui répondent à des approches souvent différentes. Le relativisme éthique de l’IA Les textes européens – et notamment l’AI Act – font notamment l’objet d’intenses actions de lobbyng, notamment de la part des GAFAM,  afin d’éviter l’AI open source et les déclassements de certains logiciels d’AI générative. La plupart des think tanks européens conseillent un renforcement de la régulation de l’IA, comme l’Institut Montaigne, qui a lancé l’opération Objectif IA en faveur de la formation au numérique, l’Observatoire de la RSE qui s’efforce de mettre l’IA au service de l’application des normes ESG, et l’Institut Louis Bachelier qui a engagé le programme Good in Tech afin de mesurer l’impact de l’IA sur la société Mais un collectif regroupant 30 leaders mondiaux de l’IA a dénoncé l’approche européenne, déclarant que « l’Europe est devenue moins compétitive et moins innovante par rapport à d’autres régions, et elle risque maintenant de prendre encore plus de retard à l’ère de l’IA en raison de décisions réglementaires incohérentes ». Ces réactions montrent que les codes et les guides de l’IA sont soumis à une forme de « relativisme éthique », car ils dépendent de facteurs à la fois technologiques et économiques, mais aussi – et de plus en plus –  de considérations géopolitiques et culturelles. Ils font l’objet de lectures différentes selon les disciplines, les métiers et les idéologies des acteurs de l’IA et de l’idéologie. Aux États-Unis, sous l’influence des Federal Guidelines for Sentencing Organisations (1991), les guides pratiques (guidelines) sont plus fréquents parmi les entreprises américaines que parmi les firmes européennes ou chinoises. Les GAFAM ont engagé un Partnership on AI qui recommande l’application de principes généraux et un engagement collectif: « Nous nous engageons à mener des recherches ouvertes et à dialoguer sur les implications éthiques, sociales et économiques de l’IA » (Hern, 2016). Mais l’interprétation de ces principes diffère d’une société à l’autre. Google met l’accent sur les critères sociaux (notamment les non-discriminations). Apple affiche une charte fondée sur l’honnêteté et sur le respect des parties prenantes.  Meta déclare seulement appliquer les normes professionnelles en vigueur.Amazon reprend les principes fondamentaux, mais déclare paradoxalement que « l’IA pilote l’humain » ; Microsoft  et Open AI affichent des « Codes de confiance reflétant  leurs cultureset leurs valeurs ; ils reconnaissent « le potentiel de partialité des algorithmes et s’efforcent d’en atténuer l’impact ». En Europe, les réflexions sur l’éthique de l’IA ont été lancées en 2015 et ont débouché sur un règlement visant la protection des données personnelles (Data Governance Act) publié en 2018 (mais appliqué en 2023), puis d’un livre blanc sur l’IA (2020), d’une directive sur les microprocesseurs (Chips Act, 2023) et d’une directive sur l’intelligence artificielle (AI Act) votée en 2024, (maisapplicable en 2026). Ces textes s’efforcent de gérer les risques induits par l’IA et de promouvoir une « IA digne de confiance »   reposant sur le respect des lois (Lawful AI),  des valeurs éthiques (ethical AI) et des compétences techniques (robust AI). Les  principes  – empruntés à la bioéthique –  portent sur l’autonomie humaine (respect des droits des citoyens), la prévention de toute atteinte  (protection des hommes et des biens), l’équité (entre utilisateurs) et  l’explicabilité  (des logiciels).. Ces principes ont été ensuite déclinés en « exigences » : les systèmes (données, logiciels, résultats) doivent « rester sous contrôle humain » ; ils doivent être   robustes,  surs  et  transparents » . Le respect des exigences est contrôlé par des méthodes dites « techniques » : audit des « architectures dignes de confiance » (Trustworthy AI), contrôle de l’application des normes de conception (X-by-design), des méthodes d’explication, des essais,

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Céline MARANGE, La guerre d’Europe a commencé, Les Arènes, 2026.

Le 5 mars 1946, Winston Churchill prononça un discours dans lequel il dit « je ne pense pas que la Russie soviétique veuille la guerre ; ce qu’elle veut ce sont les fruits de sa puissance comme de ses doctrines. Nos difficultés et nos dangers ne disparaitront pas si nous nous voilons la face, si nous attendons de voir ce qui va se passer ou encore si nous pratiquons une politique d’apaisement ». Ces réflexions d’un autre temps frappent par leur actualité. Le Kremlin veut redevenir la puissance redoutée qu’il a été dans le passé en réaffirmant ses droit sur des terres considérées comme ancestrales. Face à la montée des périls il est impératif d’avoir les idées claires, sur l’état de la menace, sur les modes d’actions adverses, sur nos biais d’interprétation et notre niveau de préparation. Un danger autrement plus pernicieux est également à redouter : c’est celui d’une altération des systèmes démocratiques alors que l’intelligence artificielle va permettre un ciblage d’une rare précision et des manipulations de l’information d’une sophistication insoupçonnée. Pour l’Ukraine c’est une guerre de libération nationale, une lutte pour la survie de l’état et un combat pour la liberté puisque que le président Russe nie l’existence de la nation ukrainienne. La guerre a forgé une nouvelle Ukraine, éprouvée, épuisée mais unie et résolue. Le Kremlin utilise la guerre en Ukraine pour mettre en scène sa confrontation avec les pays occidentaux et accentuer les divisions du monde. Ce qui est certain, c’est que dans la confrontation actuelle ne se jouent pas seulement la survie de l’Ukraine et la sécurité de l’Europe, mais bien la pérennité de la démocratie libérale, désormais assaillie de toutes parts. Face à un danger certe imprécis mais flagrant, parer au plus pressé est une nécessité ; imaginer le pire est un impératif catégorique. Sans cet effort d’imagination et un sursaut de volonté, le risque est grand d’être pris au dépourvu. Car la Russie se prépare activement à la possibilité d’une extension de la guerre en Europe. Plusieurs indicateurs montrent que la Russie se prépare à une guerre prolongée : Le budget de la défense qui représente 38% du budget de la Russie atteste que la priorité du kremlin est à la poursuite de la guerre, elle se réarme à plein régime tout en s’organisant pour améliorer ses approvisionnement et ses armements : elle fabrique 300 chars par an – la France qui est la mieux dotée possède 215 chars Leclerc. La Russie augmente la taille de son armée : 600 000 soldats contre 150 000 avant la guerre d’Ukraine. Une levée des sanctions donnerait une bouffée d’air à l’économie Russe. Un régime militariste se nourrit de la guerre ; nombreuses sont les actions qui frappent déjà l’Europe et la France en particulier, il y a aussi les attaques contre l’intégrité du débat public visant à orienter l’opinion générale et il y a surtout les attaques contre la cohésion nationale. L’Europe doit se préparer à une confrontation de longue haleine ou tous les coups sont permis. Céline Marangé est chercheuse sur la Russie, l’Ukraine et le Belarus à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, et membre associée du Centre de recherche en histoire des Slaves (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) Fiche de lecture réalisée par Michel Gabet

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Marlène Benquet, La finance aux extrêmes – Enquête sur le capitalisme autoritaire en France, La Découverte, janvier 2026, 256 pages, 22 €.

L’entreprise de la sociologue Marlène Benquet, fruit d’une enquête de dix ans a pour objectif de définir comment se construit une « seconde finance », mode inédit d’accumulation du capital par des acteurs financiers pleinement conscients de leur « valeur » mais avec des conséquences politiques propres à favoriser le déploiement d’un régime de type libertarien via un capitalisme autoritaire. L’une des principales caractéristiques de cette seconde finance est de s’être détachée du marché porté par les acteurs financiers traditionnels, à la fois collecteurs d’épargne, comme les banques, les assurances, les fonds de pension, l’épargne des ménages. Pour simplifier, le marché qui permettait seul d’investir dans des entreprises cotées. La seconde finance se développe à l’extérieur du marché mais sans vraiment couper le lien avec ce dernier, par des opérations de gré à gré, ce qui lui qui permet d’être moins régulée en gardant toute latitude pour investir dans des actifs non cotés. La conséquence est que cela permet de transformer en actifs ce qui n’était jusqu’à présent pas considéré comme éligible (biens immobilier, entreprises non cotées, infrastructures, produits financiers dérivés, fonds de pension). La seconde finance se développe en dehors des marchés. Elle n’a donc pas vocation à favoriser la concurrence. Elle incite à privatiser pour accaparer un certain nombre de secteurs comme celui de la santé. Il suffit de constater le mouvement accéléré de concentration des cliniques depuis le début des années 2000. Marlène Benquet souligne par ailleurs que nombre d’exemples permettent d’appuyer la démonstration au travers d’une fenêtre d’opportunités offerte par la Commission pour la libération de la croissance (2008) qui encourageait justement l’entrée d’investisseurs tiers dans le capital des officines : « Une directive Santé Europe, poussée par l’Union européenne, qui là aussi encourageait l’entrée de tiers et donc notamment d’acteurs financiers, dans les capitaux des officines, a permis de créer dans le secteur de la santé des actifs qui jusqu’ici échappaient à la financiarisation, qui sont devenus des actifs très rentables garantis par l’Etat, puisqu’évidemment le paiement, le tarif, les usages, les profits sont garantis par l’Assurance Maladie ». Les rouages de cette mécanique sont parfaitement imbriqués. En poursuivant la démonstration on arrive à une conclusion implacable : (1) pas de concurrence, (2) une situation de quasi-rente, (3) un niveau de prestations garanti par l’État. Risque zéro, profit maximum. L’ouvrage repose sur un véritable travail de terrain mené suivant une méthodologie de recherche incontestable (une soixantaine d’entretiens revendiquée avec des acteurs financiers « plus accessibles que prévu » des fonds d’archives constituées de 2600 documents). Une observation in situ et in vivo des acteurs financiers dans leur quotidien retranscrite dans un verbatim très riche dès les premiers chapitres. La conclusion – qui semble être la véritable motivation de l’auteur – fait apparaître une forme de stratégie non écrite de cette seconde finance en offrant la voie (la voix ?) à une idéologie libertarienne autoritaire largement partagée à l’étranger et en France. Les acteurs (agents de la normalisation) qualifiés de conservateurs, ne manquent pas d’être mentionnés explicitement par l’auteur lorsqu’il s’agit d’établir un lien entre alternatives politiques « extrêmes » et poids économique. Sociologue, Marlène Benquet est directrice de recherche au CNRS et membre de l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (IRISSO). Ses travaux portent sur la grande distribution et l’univers de la finance internationale. Alain BRUNET

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