Elementor #76

Hommage au Professeur René Passet,

Membre fondateur du CIRET Le Professeur René Passet, membre fondateur du Centre International de Recherches et études Transdisciplinaires (CIRET) qui vient de nous quitter à l’âge de 99 ans, est l’économiste français qui aura su extraire le discours économique de son enfermement afin de le considérer dans ce contexte infiniment plus large que représente la vie sur terre. Le discours économique contemporain trouve son origine dans l’image de la fabrique d’épingles proposée par Adam Smith dans son ouvrage fondateur sur La richesse des nations. On en connaît le principe. Un artisan, seul dans son atelier, peut produire au mieux 10 épingles dans une journée de travail. Dix artisans en produiront donc une centaine. Mais dix ouvriers réunis dans une manufacture équipée de machines et se divisant l’ouvrage en produiront peut-être 10 000, soit 1000 pour chacun d’entre eux. Ceci représente une augmentation de la productivité de 10 000%. La prospérité nationale en sera donc accrue d’autant. A quoi s’ajoute le principe des avantages comparatifs, qui suggère aux Anglais de fabriquer et de vendre des tissus aux Portugais moyennant quoi ceux-ci leur vendront du vin de Porto. Toute la vie économique contemporaine se fonde sur ce double principe. Le problème, c’est qu’il est réducteur par rapport à la réalité. Première question :  l’ouvrier dans la manufacture, à passer son temps à des gestes répétitifs qui lui sont imposés, est-il plus ou moins heureux que l’artisan dans son petit atelier ? L’économiste est plus ou moins muet sur ce point. Deuxième question : l’abondance recherchée est-elle compatible avec la quantité de matières premières et d’énergie disponibles dans le sous-sol de la Terre et les déchets de l’activité industrielle peuvent-ils être absorbés sans dommage par celle-ci ? L’économiste classique est également muet sur ce point. Et donc René Passet est celui qui, dans son livre le plus connu : L’Economique et le Vivant, se sera demandé si le principe de l’efficacité économique est bien compatible avec le principe du maintien et de la reproduction du vivant. Or, cette question est devenue fondamentale pour la survie même de l’humanité. Certains laissent croire que « l’économie verte », le « développement durable », les « énergies renouvelables » permettront d’assurer la compatibilité entre la vie économique et la préservation du vivant. Toutefois, il s’agit là de mots. Comme l’a bien montré Nicholas Georgescu-Roegen, qui était économiste mais également physicien, le « développement économique » se présente comme une manifestation locale de néguentropie. Et la consommation d’énergie, quelle qu’en soit la forme, ne saurait être durablement supérieure à la quantité d’énergie disponible. Et dès qu’elle est supérieure sur terre à l’apport d’énergie solaire, il faut puiser sur les stocks, qui sont limités. On le voit bien, par exemple, avec les « terres rares » aujourd’hui indispensables à l’électronique. La question qui suit la logique du vivant telle qu’elle anime René Passet, est de savoir comment l’on en est arrivé là. C’est l’objet de la somme qu’il a publiée sous le titre Les grandes représentations du monde et de l’économie à travers l’histoire, qui compte plus de 900 pages grand format. On ne cherchera pas ici à en présenter un résumé, qui serait nécessairement partiel. Ce que l’on retiendra, c’est que le discours économique, tel qu’il anime aujourd’hui la plus grande partie de l’humanité, est une construction idéologique. Cette construction idéologique puise dans des courants philosophiques que l’on peut suivre à travers l’histoire, et qui ont débouché sur une vision du monde propre au « monde moderne ». Cette vision du monde conduit l’Humanité à la catastrophe, et c’est pourquoi l’affirmation d’un esprit critique est non seulement nécessaire mais urgente, compte tenu des effets croissants du réchauffement planétaire et de l’empoisonnement de la biosphère. Je terminerai sur une réflexion personnelle. René Passet fut, en 1975, le président de mon jury de thèse de doctorat d’État à ce qui était alors l’Université de Paris 1. Je ne vois pas quel est le professeur d’économie autre que lui qui aurait pu accepter un thème qui relevait davantage de l’anthropologie que de l’économie et dont les premiers mots étaient empruntés au Pr. Jacob Viner, « L’économie, c’est ce que disent les économistes ». La disparition de celui qui sera probablement reconnu plus tard comme un précurseur nous fait ainsi un devoir, à nous qui sommes du CIRET, de poursuivre le chemin qu’il a ainsi tracé. Hubert Landier René Passet, L’économique et le vivant, Petite bibliothèque Payot, 1983. René Passet, Les grandes représentations du monde et de l’économie à travers l’histoire, Les Liens qui Libèrent, 2010.

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Combattre la pauvreté par le travail

Nadia ANTONIN Dans une étude publiée le 16 avril 2026, l’INSEE révèle que le système français de redistribution réduit les inégalités de revenus mais enferme les bénéficiaires dans une dépendance structurelle aux pouvoirs publics. Cette réduction des inégalités résulte pour l’essentiel de quatre éléments : 1) les transferts sociaux en nature individualisables ; 2) les prestations sociales en espèces sous forme de revenus de remplacement ; 3) les dépenses collectives ; 4) les prélèvements (impôts sur les revenus et le patrimoine). La note d’étude de l’INSEE illustre en outre qu’entre les 10% les plus riches et les 10 % les plus pauvres, les écarts passent de 1 à 20 avant redistribution à 1 à 3,7, après application des mécanismes sociaux. Enfin, l’analyse de l’INSEE dévoile qu’en 2023, plus d’un français sur deux a perçu davantage du système qu’il n’y a contribué. D’aucuns déclarent que les aides sociales en France enferment les personnes dans une « trappe à inactivité ». Après avoir examiné le concept de pauvreté, nous démontrerons que « le travail est indispensable au bonheur de l’homme ; il l’élève, il le console ; et peu importe la nature du travail »[…] (Alexandre Dumas Fils). Examen du concept « pauvreté » Comme le rappelle Marie Lecerf du service de recherche du Parlement européen (« La pauvreté dans l’Union européenne », mars 2016), « il n’y a pas de consensus sur la définition de la pauvreté, souvent définie par d’autres concepts, tels que le bien-être, les besoins fondamentaux, les revenus ou l’exclusion sociale, plutôt que par elle-même ». Selon l’INSEE, « un ménage et les individus qui le composent sont considérés comme pauvres lorsque le niveau de vie du ménage est inférieur au seuil de pauvreté qui est le plus souvent fixé à 60 % du niveau de vie médian ». Comme Eurostat et les autres pays européens, l’INSEE mesure la pauvreté monétaire de manière relative alors que d’autres pays (comme les Etats-Unis ou le Canada) ont une approche absolue. La pauvreté absolue désigne les personnes qui ne sont pas en mesure de combler leurs besoins élémentaires (nourriture, habitation, etc.). Les conséquences de la disparition de la valeur travail : vivre des aides de l’Etat L’assistanat est trop développé en France. Les comparaisons internationales révèlent une « certaine exception française ». D’aucuns parlent de la France comme « la patrie des mille et une allocs ! La Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES), le service statistique du ministère de la santé et de la solidarité, intitule sa présentation des comptes de la protection sociale pour 2024 « Les Français champions de la protection sociale ». En 2024, les dépenses de protection sociale ont atteint 932 milliards d’euros, soit 31,9 % du PIB et 13 650 euros en moyenne par habitant. Dans l’Union européenne à 27, ces dépenses représentent en moyenne 27,3 % du PIB. La redistribution ayant atteint ses limites structurelles, « il faut remettre la France au travail ». Le travail est le meilleur moyen de sortir de la pauvreté Dans son ouvrage intitulé “Celui qui ne travaille pas ne mange pas“, Régis Brunet, professeur à l’université catholique de Louvain, rappelle que “des abbayes bénédictines aux soviets bolchéviques et de la Réforme calviniste au capitalisme“, la formule de Saint Paul n’a cessé de retentir : “que celui qui ne travaille pas ne mange pas non plus“. Cet aphorisme, repris par Lénine pendant la révolution russe, exprime un contrat social autour de la “valeur travail“. Voltaire dans Candide écrit : « le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin ». Le travail est utile à l’homme. Pour Emmanuel Kant, « la meilleure façon de jouir de la vie est le travail : c’est une délivrance profonde, qui réalise l’homme, lui permet de s’épanouir en sa liberté, qui l’arrache à l’ennui pour le conduire à saisir profondément l’intérêt pratique, qui vivifie sa raison, et enfin le mène à la joie ». S’affranchir de la pauvreté par le travail implique certes la stabilité, une juste rémunération, un marché du travail favorable mais aussi d’autres conditions essentielles. Créer les conditions pour permettre aux individus de réussir et de s’élever grâce à leur travail Dans son ouvrage « Repenser l’inégalité » (1992), l’économiste Amartya Sen propose d’appréhender la pauvreté non pas à partir de l’insuffisance des niveaux de revenus mais à partir des capacités des individus à se réaliser : liberté d’expression, dignité, respect de soi, participation à la vie sociale en général (ce qu’il nomme les « capabilités »). Afin de redonner au travail ses titres de noblesse, nous proposons les orientations suivantes : – réduire le poids des impôts qui pèse sur le facteur travail et le capital productif. Selon l’OCDE, la France reste la championne d’Europe de la fiscalité. En 2024, le poids des prélèvements obligatoires s’établit à 45,3 % du PIB en France contre 40,4 % dans l’ensemble de l’UE (Source Eurostat). – reconnaître le travail, c’est-à-dire identifier, évaluer et récompenser les mérites de chacun. Il faut condamner les primes à l’incompétence, le népotisme et le copinage. Outre la non-reconnaissance du mérite, d’aucuns déplorent à juste titre la dévalorisation des diplômes et notamment le doctorat. – combattre la jalousie qui ne se cantonne pas uniquement aux relations professionnelles. Qualifiée alors de jalousie sociale, elle est à l’origine d’un certain idéal politique qui prône l’égalitarisme, l’assistanat plutôt qu’une aisance financière acquise par le travail. Pour conclure sur l’affirmation selon laquelle nous pouvons combattre la pauvreté par le travail, référons nous aux victimes chrétiennes du génocide perpétré en 1915 dans l’Empire Ottoman. Arrivés comme apatrides, ils ont trouvé leur place grâce à leur force de travail. Ils n’ont reçu aucune aide et ont tenu bon avec ténacité. Ils travaillaient 16 heures par jour, sept jours sur sept. Travailleurs acharnés et très dignes, ils ont permis à leurs enfants de la deuxième génération de se hisser au sommet de la hiérarchie.

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Michel ALBOUY, Fréderic Bastiat au XXIe siècle. Un économiste visionnaire, eds EMS, 2026, 100 pages.

L’ambition du livre est de « revisiter à la lumière de la situation actuelle de la France du XXIe siècle, l’œuvre d’un grand économiste français méconnu dans son pays mais reconnu à l’étranger. L’économiste Florin Aftalion  déclarait à propos de Bastiat : « la compréhension de Bastiat des rouages de l’État était tellement fine qu’il a prévu l’instauration de la Sécurité sociale et qu’elle serait déficitaire avant même qu’elle n’existe ». Michel Albouy montre bien dans son livre toute l’actualité de la pensée de Bastiat plus de 150 ans après. Bastiat considère que « la défense du marché et de la concurrence apparaît comme l’une des plus éclairantes pour notre époque de regain du socialisme et de l’interventionnisme ». Il se demande « pourquoi nous payons de si lourds impôts », pourquoi l’éducation nationale peine autant à bien enseigner aux jeunes français, pourquoi une guerre ne crée pas d’emplois… En se posant ces questions,  Bastiat s’avère être un  « visionnaire ». Pour lui, « le marché et le libre-échange sont les fondements de la prospérité des nations », le protectionnisme est récessif et le blocage des prix crée des pénuries. Bastiat critique l’incohérence du citoyen qui approuve les subventions aux entreprises mais critique les hausses d’impôts. Le fondement de la pensée de Bastiat repose également sur la propriété privée, qui est un droit naturel antérieur à la loi, constitue « un rempart contre l’arbitraire de l’État » et un facteur de liberté. Il est un fervent défenseur de l’économie de marché qui permet de « répondre aux véritables besoins de gens ordinaires », car ce sont « les gens les plus modestes, les peuples les plus pauvres, qui ont intérêt à la concurrence ». Michel Albouy prend prétexte d’une bibliographie de Frederic Bastiat pour préciser sa propre conception du rôle social des économistes, qui est d’expliquer les conséquences des politiques économiques et d’éclairer les décisions publiques. C’est précisément ce qu’a fait Frédéric Bastiat à travers ses ouvrages et ses articles. Michel Albouy est professeur émérite de finance. Il a notamment observé que « c’est l’actionnaire qui finance son propre dividende » ou qu’en cas d’offre publique d’achat, on dénonce les licenciements qui s’ensuivent en oubliant que « l’entreprise visée était mal gérée et/ou que la fusion allait  permettre de sauver ce qui peut encore l’être ». Jean Jacques Pluchart

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Hommage à Roger Guesnery (1943-2026)

Par Jean-Jacques Pluchart Le mardi 14 avril 2026, un hommage à la mémoire de l’économiste Roger Guesnery, Président d’honneur de PSE-Ecole d’économie de Paris et professeur émérite au collège de France dans la chaire « Théorie économique et organisation sociale », dont les travaux ont contribué au progrès des recherches sur le fonctionnement des services publics : information asymétrique entre l’État et les citoyens, coordination internationale en matière de lutte contre le réchauffement climatique, anticipations rationnelles des agents, équilibre du « second best »… ». Roger Guesnery a été le cofondateur du DELTA (Département et laboratoire d’économie théorique et appliquée) avec François Bourguignon. Il a aussi été, à la demande de François Furet, alors président de l’EHESS, premier responsable de la formation doctorale « Analyse et Politique économique », de 1981 à 1991. Il a été président du conseil d’administration de l’École d’économie de Paris (Paris School of Economics), membre  du Conseil d’analyse économique et de plusieurs comités de rédaction de revues professionnelles de renom. Il a été corédacteur en chef  d’Econometrica (de 1984 à 1989), président de l’European Economic Association (1994), président de l’Econometric Society (1996) et de l’Association Française de Sciences Économiques (2003). Il a reçu la médaille d’argent du CNRS (1993) et des nominations comme Honorary Foreign Member, American Economic Association (depuis 1997) et  comme member de l’American Academy of Arts and Sciences. L’événement a réuni dans l’amphithéatre Daniel Cohen de l’École d’Économie de Paris, une quarantaine de chercheurs en économie, dont deux prix Nobel, plusieurs professeurs au Collège de France, à l’EHESS et dans les  plus grandes universités mondiales.  Les interventions, souvent émouvantes, ont permis de mesurer les qualités humaines de Roger Guesnery, ainsi que la vitalité de la recherche française en sciences économiques – et surtout en économétrie – qui a déjà été honorée par  cinq Prix Nobel. Derniers ouvrages de Roger Guesnery Guesnerie R. et Stern R., Deux économistes face aux enjeux climatiques, Paris, Le Pommier, coll. « Essais – Savoirs et débats économiques », 2013, 128 p. Guesnerie R., Pour une politique climatique globale. Blocages et ouvertures, Paris, Éditions Rue d’Ulm, collection du CEPREMAP, 2010. Geoffard P.-Y., Guesnerie R. et Le Grand J., La Santé par quels moyens et à quels prix ?, Paris, PUF, 2010.

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Antonin Bergeaud, La prospérité retrouvée, Eds Odile Jacob, 236 pages

L’auteur ouvre son essai sur un constat sévère. Après les Trente Glorieuses, période durant laquelle l’Europe et la France ont enregistré des taux de croissance de l’ordre de 5 à 6 % par an, leur permettant de retrouver un niveau de PIB par habitant presque comparable à celui des États-Unis, un décrochage profond s’est progressivement installé à partir du milieu des années 1980. Celui-ci est d’une telle ampleur que la France, à l’instar de la plupart des pays européens, se retrouve aujourd’hui, en matière de PIB par habitant, dans une situation qui n’est pas sans rappeler celle de l’après-guerre. Selon l’auteur, ce décrochage trouve sa cause profonde dans l’accumulation de retards en matière de soutenabilité économique, mais aussi dans notre incapacité à réorienter l’appareil productif vers l’innovation. Le modèle économique et social façonné au cours des quatre dernières décennies ne permet ni aux entreprises de prendre véritablement des risques, ni au financement des innovations de rupture de s’opérer efficacement. L’Europe est ainsi devenue un espace contraint par un enchevêtrement de normes administratives, bureaucratiques et réglementaires. Chacune de ces normes, dans les domaines social, financier, économique, industriel ou écologique, procède certes de préférences légitimes ; mais leur accumulation, autant que leur intrication, a engendré une complexité telle qu’elle finit par entraver le développement des entreprises européennes. Cette évolution s’est traduite par un recul de la productivité, au moment même où celle-ci était portée, aux États-Unis d’abord, par la diffusion des nouvelles technologies — micro-ordinateurs, microprocesseurs, services numériques, intelligence artificielle — puis, depuis deux décennies, par la Chine. L’Europe se trouve désormais dans une situation de forte dépendance à l’égard des services numériques américains. Le déficit associé à ces services est estimé à plus de 150 milliards d’euros par an. Au-delà de ce déséquilibre commercial, cette dépendance révèle surtout l’insuffisance d’un écosystème technologique et industriel capable de traiter, d’héberger et de valoriser des données stratégiques. Or cette faiblesse compromet directement la capacité de l’Europe à concevoir des modèles d’intelligence artificielle performants, autonomes et compétitifs. Cette situation apparaît d’autant plus préoccupante que les rapports de force avec les États-Unis de Donald Trump et avec la Chine se durcissent, tandis que cette mutation s’inscrit dans un contexte budgétaire particulièrement tendu pour la France. Et pourtant, ce contexte pourrait aussi constituer une occasion historique pour le Vieux Continent. Il pourrait l’obliger à renouer avec une véritable ambition industrielle. Encore faudrait-il doter l’Europe d’un authentique pilote de l’innovation, cesser de désigner artificiellement des champions accaparant les financements, et laisser davantage la concurrence, l’expérimentation et la prise de risque répartir les chances de succès. Il convient également d’enrayer l’hémorragie des talents, des idées et des capitaux, ainsi que de mettre un terme à la fragmentation des marchés et des parcours, en proposant des carrières plus attractives, des environnements plus souples et plus dynamiques, ainsi que des produits d’épargne mieux adaptés et plus rémunérateurs. L’intelligence artificielle n’en est sans doute encore qu’à ses débuts ; l’Europe pourrait donc rebattre les cartes en s’orientant vers un modèle plus sobre, compatible avec les objectifs climatiques, et susceptible de s’imposer comme une référence désirable. L’histoire économique montre que les retards ne sont jamais irréversibles. Mais un tel redressement suppose d’accepter des vérités inconfortables, de construire enfin une véritable union des capitaux, de refuser la fragmentation et tout ce qu’elle implique, de rompre avec les facilités du déficit comme avec la peur du changement. Car notre modèle social ne pourra être durablement préservé qu’au prix d’une efficacité économique retrouvée. Antonin Bergeaud, Professeur à HEC, économiste et lauréat du prix du meilleur jeune économiste français en 2025. Ph Alezard

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BESS : pérenniser la valeur dans un univers incertain (suite)

Florence Anglès Dans la précédente chronique, il fallait surtout vérifier que le projet tienne réellement. Mais une fois ce point clarifié, la question n’est plus la même. Cela n’est plus de savoir si la valeur peut être créée, mais si elle peut durer. Dans un environnement en perpétuel mouvement, l’enjeu est de comprendre à quel moment l’équilibre peut se fragiliser. Pérenniser la valeur : De la volatilité de l’EBITDA à la sensibilité de la VAN Après avoir vérifié que la structure est solide, on s’intéresse surtout à la durabilité de la valeur plutôt qu’à sa simple existence. La question devient donc : les flux de trésorerie prévus restent-ils stables dans un contexte d’exploitation réaliste, avec toutes les contraintes techniques ? Contrairement aux infrastructures classiques, les projets de construction de BESS dépendent beaucoup des revenus accumulés sur le marché. Cela les rend sensibles non seulement aux fluctuations des prix, mais aussi aux changements profonds dans la dynamique du marché. À ce stade, on cherche à évaluer les risques pour transformer les incertitudes liées au fonctionnement en incertitudes financières, afin de mesurer comment l’investissement réagit aux principales hypothèses. Fragilité des sources de revenus et risque de saturation du marché Les projets BESS s’appuient souvent sur plusieurs sources de revenus, comme l’arbitrage, la réponse en fréquence, le soutien de la tension, et parfois les mécanismes de capacité. Cette diversité peut diminuer le risque, mais elle entraîne aussi une exposition aux variations du marché. Ces marchés sont souvent très compétitifs et peuvent changer rapidement. Quand de nouvelles capacités arrivent, les marges de revenus ont tendance à baisser, et les résultats passés ne garantissent plus forcément ce qui va venir. Dans ce contexte, le principal risque n’est pas la fluctuation des gains à court terme, mais plutôt la baisse progressive des marges avec le temps. Les questions clés sont les suivantes : La faiblesse des revenus touche surtout les niveaux d’EBITDA, mais à cause des effets de l’actualisation et de l’effet de levier, elle peut avoir un impact bien plus important sur le rendement interne des capitaux propres. Un projet évalué avec des hypothèses de croissance trop optimistes, sans considérer les risques de baisse, montre plus une vulnérabilité financière qu’une réelle solidité.  Dégradation, efficacité et intégrité des flux de trésorerie à long terme Les hypothèses techniques influencent beaucoup les résultats financiers. Dans les projets de stockage d’énergie par batterie (BESS), des facteurs comme la dégradation, l’efficacité et l’état du système ont un impact direct sur la durabilité et la fiabilité des flux de trésorerie. La dégradation des batteries, en particulier, joue un rôle important sur la capacité à produire de l’énergie, la durée pendant laquelle on peut générer des revenus, le besoin d’augmenter la capacité, et la valeur restante de l’actif. Si on suppose une dégradation trop optimiste, les projections des flux de trésorerie finaux risquent d’être exagérées, ce qui peut donner une valeur actuelle nette (VAN) trop élevée. D’autres hypothèses techniques suivent une tendance similaire : Même de faibles écarts dans ces hypothèses peuvent avoir des conséquences financières importantes. Dans certains cas, ils peuvent suffire à faire passer le TRI du projet en dessous du coût du capital de l’investisseur. La question clé est la suivante : à partir de quel niveau de dégradation ou de sous-performance technique le projet devient-il non rentable ? Si de faibles écarts dans les performances techniques ont d’importantes conséquences sur les rendements, il faut privilégier la robustesse par rapport à l’optimisation. Risque lié au calendrier : retards de mise en service et effets d’actualisation Le temps est un élément de risque essentiel mais souvent mal évalué. Le décalage de mise en service n’a pas seulement pour effet de différer la génération de revenus mais aussi de réduire la valeur actuelle nette. La trésorerie initiale joue un rôle plus important dans la valeur actuelle nette. Le décalage de trésorerie initial accentue le risque sur la valeur actuelle nette, en particulier dans les projets à forte intensité capitalistique. Le décalage de six mois peut avoir un impact nominal limité mais une incidence disproportionnée sur la valeur actuelle nette en raison de l’effet d’actualisation. Si l’on se place du point de vue de l’investisseur, la question n’est pas seulement de savoir si le décalage peut survenir mais aussi de savoir quel décalage le projet peut supporter sans que ses rendements soient impactés. De plus, un retard de mise en service peut entraîner divers effets secondaires, notamment : Dans les structures à effet de levier, le risque lié au calendrier peut avoir un impact direct sur la capacité de remboursement de la dette et les conditions de refinancement, ce qui renforce son effet sur la rentabilité des capitaux propres. La question n’est donc pas de savoir si le projet sera finalement opérationnel, mais plutôt : quelle est l’ampleur de l’érosion de valeur engendrée par un dérapage d’exécution ? Effet de levier, ratios de couverture et résilience face aux risques En définitive, la « bancabilité » d’un projet est mise à l’épreuve dans la crise, pas dans les scénarios de base. Un projet peut paraître robuste dans des hypothèses optimistes mais se révéler fragile dans des conditions défavorables plus réalistes. Les tests de résistance doivent évaluer la robustesse du projet d’investissement en cas de scénarios défavorables, tels que : À ce stade, il est essentiel de faire la distinction suivante : Un projet à VAN stable dans des scénarios défavorables est considéré comme investissable malgré des performances fluctuantes à court terme. Un projet à VAN marginale dans des scénarios de crise modérés est considéré comme intrinsèquement fragile. Conclusion Finalement, l’objectif de l’évaluation des risques dans les opérations de fusions-acquisitions de systèmes de stockage d’énergie par batteries (BES) n’est pas de créer un modèle parfait ni de prendre en compte tous les scénarios possibles. Il s’agit simplement de répondre à quelques questions pratiques, même si les réponses ne sont pas toujours claires ni parfaitement structurées. Premièrement, le projet est-il réalisable de manière sûre et réaliste ? C’est le point de départ. L’accès au réseau, les permis, la conformité réglementaire : si l’un de

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