Elementor #76

Hippolyte D’Albis, Économie des âges de la vie, Eds Odile Jacob, 296 pages

La guerre des générations s’impose désormais comme une grille de lecture récurrente du débat public en France. Les baby-boomers, nés dans l’immédiat après-guerre et aujourd’hui massivement retraités, sont souvent présentés comme les bénéficiaires d’un système dont ils auraient capté les avantages au détriment des générations suivantes, compromises dans leurs perspectives d’avenir comme dans le financement de leurs retraites futures. Faut-il voir dans ce procès une réalité objective, ou bien l’effet d’un mythe contemporain nourri de clichés ? Hippolyte d’Albis invite à dépasser ces représentations simplificatrices en mobilisant l’économie des âges, aujourd’hui constituée en champ autonome de l’analyse économique, fondé sur l’exploitation de données statistiques et sur les comptes de transferts nationaux. L’intérêt de cette méthode tient à sa capacité à appréhender l’ensemble des flux qui concourent au bien-être des individus tout au long de la vie, qu’ils proviennent de la famille, du marché ou de l’État. Elle se distingue ainsi des approches traditionnelles fondées sur des classes d’âge administratives et rigides — enfants, actifs, retraités — pour privilégier une lecture fonctionnelle des trajectoires de vie. Ce qui importe n’est plus l’appartenance à une catégorie d’âge donnée, mais la capacité effective des individus à produire un revenu suffisant pour couvrir leur consommation courante, ou, au contraire, la situation de déficit ou de surplus dans laquelle ils se trouvent. Une telle approche permet de mieux comprendre la manière dont les générations s’articulent les unes aux autres dans le cadre de la production et de la redistribution collectives. Les comptes de transferts nationaux étant disponibles depuis 1979, il est possible d’observer sur longue période les transformations de ces équilibres. Deux enseignements majeurs en ressortent. Le premier concerne l’évolution du cycle de vie économique. Contrairement à ce que l’on pourrait attendre, l’âge d’entrée dans la période de surplus n’a pas été repoussé. Il demeure fixé à 24 ans, malgré l’allongement de la durée des études supérieures. Ce résultat, en apparence paradoxal, s’explique par la faiblesse des revenus perçus en début de carrière dans les années 1980, qui retardait alors l’accès à une pleine autonomie économique. En revanche, l’âge d’entrée dans le second déficit s’est nettement déplacé. Il est passé de 58 ans en 1980 à 60 ans aujourd’hui, évolution qui s’explique principalement par la progression du taux d’emploi des seniors. Loin de figer les positions des générations, l’analyse met ainsi en lumière la plasticité des âges économiques. Le second enseignement porte sur la structure des transferts de bien-être. Depuis la fin des années 1970, l’État demeure le principal pourvoyeur de ressources, avec une part relativement stable, autour de 70 %. Dans le même temps, le rôle de la famille s’est considérablement affaibli, sa contribution ayant été divisée par deux, tandis que celle du marché a été multipliée par trois. Cette recomposition ne s’est toutefois pas opérée de manière uniforme selon les âges. Le poids de l’État s’est renforcé en faveur des jeunes, compensant partiellement l’érosion du soutien familial, alors qu’il s’est réduit pour les plus âgés, chez lesquels les ressources issues du marché, notamment patrimoniales, occupent une place croissante. Une telle évolution contredit directement l’idée selon laquelle les baby-boomers bénéficieraient d’un traitement systématiquement plus favorable que les jeunes générations. En réalité, les mécanismes de solidarité profitent d’abord à la jeunesse, à travers les dépenses d’éducation, de formation et d’insertion. Les générations plus âgées reposent davantage sur les revenus du capital que sur un soutien public accru. Le véritable facteur de tension réside donc moins dans une prétendue captation intergénérationnelle des ressources que dans les effets d’une structure démographique particulière : le poids numéraire des cohortes du baby-boom exerce une pression spécifique sur les équilibres de la protection sociale. Mais peut-on raisonnablement faire grief à une génération d’être nombreuse ? Il reste que cette mise au point n’épuise pas la question normative. Car s’il serait absurde d’imputer à une génération la responsabilité de son propre poids démographique, il n’en découle pas pour autant que les générations actuelles devraient assumer seules le coût du déséquilibre qui en résulte. L’argument démographique ne saurait suffire à légitimer une répartition inégale de l’effort. C’est pourquoi un rééquilibrage paraît inévitable, non pour condamner les générations passées, mais pour restaurer une forme de justice entre celles qui se succèdent. Hippolyte d’Albis, Professeur à l’ESSEC et vice-président du cercle des économistes. Ph Alezard

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Clément Carbonnier, Nathalie Morel, Bruno Palier, Michaël Zemmour (dir.), Les politiques publiques par la défiscalisation, Presses de Sciences Po, 2024, 333 pages.

Avec Les politiques publiques par la défiscalisation, les auteurs analysent un phénomène devenu central dans l’action publique française : l’usage croissant de l’outil fiscal pour orienter les comportements économiques et sociaux. L’ouvrage s’intéresse aux dépenses fiscales, souvent appelées « niches fiscales », en évaluant leur logique, leur coût et leur efficacité. La thèse est claire : la défiscalisation constitue une politique publique à part entière. Même sans apparaître comme une dépense budgétaire visible, elle mobilise des ressources collectives et influence les choix des ménages et des entreprises. Au fil du temps, cet instrument s’est imposé dans des domaines variés : emploi, santé, politique familiale, dépendance, recherche et développement, logement ou philanthropie. Les auteurs montrent que ce choix répond à une logique politique forte. Les dispositifs fiscaux sont plus simples à créer qu’une dépense directe et semblent moins coûteux puisqu’ils prennent la forme d’un manque à gagner fiscal. Pourtant, leur multiplication rend le système plus complexe et plus difficile à piloter. Le livre souligne une limite récurrente : l’efficacité de ces dispositifs est inégale. Dans plusieurs cas, les évaluations mettent en évidence des effets d’aubaine ou des bénéfices concentrés sur les ménages les plus aisés. Les politiques familiales, certaines aides liées à la dépendance ou les dispositifs fiscaux du logement illustrent cette tension entre objectifs affichés et résultats obtenus. Une fois créés, ces mécanismes deviennent en outre difficiles à remettre en cause, ce qui favorise leur empilement. L’exemple de la politique de l’emploi est particulièrement éclairant. La France a largement recours aux allégements fiscaux et sociaux pour réduire le coût du travail. Si ces mesures ont produit certains effets, leur coût global interroge leur rendement réel et pose la question du coût d’opportunité par rapport à des politiques directes d’investissement ou de formation. Le chapitre consacré à la recherche et développement met en évidence une autre limite : malgré des aides fiscales importantes, les performances en matière d’innovation restent en retrait par rapport à d’autres économies comparables. Les auteurs évoquent ici un manque de ciblage et une efficacité variable selon les dispositifs. La réflexion sur le logement et la philanthropie prolonge ce constat. Les aides fiscales peuvent alimenter des effets inflationnistes ou orienter indirectement la dépense publique vers les choix des contribuables les plus favorisés. La question dépasse donc le seul coût financier : elle touche à la cohérence et à la gouvernance de l’action publique. Au final, l’ouvrage ne condamne pas la défiscalisation en bloc. Il rappelle surtout qu’un avantage fiscal reste une dépense publique, qui doit être évaluée comme telle. À force de gouverner par l’impôt, le risque est de rendre l’action publique moins lisible et plus difficile à piloter. Le livre invite ainsi à reposer une question simple : quand l’incitation fiscale est-elle pertinente, et quand faut-il assumer une dépense directe, claire et pleinement débattue ? Clément Carbonnier est économiste (Paris 1, CES, LIEPP),Nathalie Morel est politiste (Sciences Po-CEE, LIEPP) ,Bruno Palier est politiste (CNRS, Sciences Po-CEE, LIEPP),Michaël Zemmour est économiste (Lyon 2, Triangle, LIEPP). Rédigé par Benoit FRAYER

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2026: l’année Adam Smith

Jean-Jacques Pluchart Dans un ouvrage collectif intitulé « Nouvelles réflexions sur la richesse des Nations. Les leçons de Turgot et de Smith », publié en 2025, le club Turgot  s’interrogeait sur l’héritage de la pensée  d’Adam Smith dans les livres récents d’économie politique en langue française. La conclusion du club Turgot  était que les idées avancées dans  l’ouvrage fondateur de Smith, publié en 1776 et intitulé « An Inquiry into the Nature and causes of the Wealth of Nations » étaient aujourd’hui  toujours d’actualité. En 1776, l’Angleterre et la France étaient en transition entre une société agricole et un monde pré-industriel. Ces pays entraient dans une ère de transformation institutionnelle, économique et sociale. Smith observe alors que les leviers de la prospérité ne résultent pas essentiellement de la terre, de l’or et de l’Etat, mais plutôt de l’organisation du travail. Il soutient que, grâce à la division du travail, la fabrication d’objets gagne en efficacité. Il cite l’exemple célèbre de l’ouvrier ne pouvant fabriquer seul que quelques épingles par jour, alors qu’une chaîne de production organisée selon la division du travail en fabriquait des milliers. Cette vision pionnière s’avère toujours pertinente dans la plupart des industries actuelles. Les chaînes d’approvisionnement mondiales, composées de plateformes numériques et d’entreprises spécialisées fonctionnent aujourd’hui selon le même principe. La spécialisation des fournisseurs et des sous-traitants favorise par ailleurs l’innovation technique et organisationnelle. La « main invisible du marché » assure la coordination entre les producteurs et les consommateurs qui, tout en servant leurs intérêts particuliers, contribuent à l’intérêt général, grace à la concurrence et au double jeu de l’offre et de la demande. Ce mécanisme de marché est aujourd’hui plus efficient grâce à l’Intelligence Artificielle et aux nouvelles technologies de l’information et de la communication.  Adam Smith s’oppose toutefois à une liberté incontrôlée du marché.   Il confie à l’Etat les roles d’encadrer la concurrence, de garantir le droit de copropriété, de sanctionner les manipulations de prix, de défendre le marché intérieur contre les menaces extérieures. Il rejete notamment la formation de monopoles, l’octroi de subventions ou la fixation de droits de douane trop protectionnistes, estimant qu’elles entravent le libre marché. Il charge également l’Etat de favoriser les échanges par des infrastructures adaptées, à l’instar des  actions actuelles de l’Etat en faveur du développement des réseaux numériques, des infrastructures électriques ou des activités de recherche. Smith s’oppose ainsi au mercantilisme qui corrige le marché par des droits de douane et des interventions  contraires à la division internationale du travail  qui nuisent à la prospérité du pays. 250 ans après sa parution, «La richesse des nations » reste bien plus qu’un document historique ; ce n’est ni une idéologie, ni une théorie scientifique, c’est un principe rationnel et une logique intellectuelle qui sont au cœur des débats politiques et sociaux d’aujourd’hui et de demain.

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Comment attirer plus de femmes vers des études supérieures en sciences et technologies ?

Jean-Jacques Pluchart Le club Turgot  a constaté depuis sa création en 1987 un déséquilibre statistique récurrent entre les auteurs et les auteures (ou autrices) dans la parution des ouvrages économiques et financiers francophones. Cette inégalité est-elle attribuable au processus d’orientation scolaire  français ou à d’autres facteurs de nature plus sociologique ?  L’enquête récente de la Chaire pour l’emploi et l’entrepreneuriat des femmes (Sciences Po Paris)   sur la mixité dans les filières « sciences et technologies » – et notamment en sciences économiques –  a tenté d’apporter une réponse à cette question. Les résultats de cette enquête ont été publiés par l’Observatoire du bien-être du Centre pour la recherche économique et ses applications (Cepremap). L’enquète complète les dernières initiatives des pouvoirs publics en faveur  de la mixité  dans toutes les filières  d’enseignement supérieur. Elle fait suite au plan d’action « Filles et maths », lancé par le ministère de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, en mai 2025.  Ce plan vise à soutenir la croissance dans des domaines porteurs  tout en réduissant les inégalités notamment salariales. L’enquète a été conduite auprès d’un échantillon de 1400 élèves de terminale candidats et candidates à une inscription dans l’enseignement supérieur public ou privé, sur la plateforme Parcoursup en 2025.  Les résultats montrent clairement que les femmes sont moins enclines que les garçons à se diriger vers des filières scientifiques : les hommes représentent environ 70 % des candidatures aux formations en sciences et technologies (y compris en sciences économiques), tandis que les femmes couvrent 75 % des candidatures dans les formations en santé, sciences humaines et sociales, lettres, langues et arts. Les hommes sont plus nombreux à n’avoir aimé que des matières scientifiques dans le secondaire (29 % des étudiants contre 14 % des étudiantes). Ces écarts s’expliquent par de multiples facteurs – comme des stéréotypes de genre, le rejet précoce des mathématiques, l’attraction d’emplois mieux rémunérés pour les hommes  ou la recherche de flières de formation plus diversifiées pour les femmes –  qui ne suffisent pas à complétement les expliquer. L’enquète laisse apparaitre que les femmes préfèrent en majorité sacrifier des carrières rémunératrices afin de pouvoir assouvir leurs passions pour des activités  sanitaires, sociales ou culturelles. Ces préférences des filles seraient encouragées par les parents pendant leurs études secondaires, alors que ces derniers inciteraient plus les garçons à engager des études à terme plus rémunératrices. Paradoxalement, le manque de prescriptions parentales sur les choix des filles peut expliquer qu’elles suivent plus souvent leur passion et qu’elles se retrouvent ensuite plus contraintes  sur le marché du travail. Comment faire alors pour attirer les femmes vers les sciences et les technologies ? Les auteurs de l’étude plaident en faveur  d’une plus grande diversification de ces études et d’une plus grande attractivité des méthodes pédagogoqies afin de susciter plus de passion chez les élèves notamment féminines. La présentation des apports des sciences et technologies dans le succès des transitions numérique, énergétique, écologique et sociale  en cours et à venir , constituerait un des leviers en faveur d’une plus grande mixité des formations scientifiques.

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L’état du management 2026, Dauphine Recherches en Management, La découverte, Repères, Série Gestion, 128 pages

Si ce n’était la période, nous serions tentés de dire que tout comme le Beaujolais Nouveau, le laboratoire Dauphine Recherches en Management (DRM) publie sa synthèse annuelle des nouvelles pratiques de management. Cette année est particulière puisque l’année 2026 marque les 50 ans de la participation de l’université Paris-Dauphine à la recherche en sciences de gestion. Cette 17ème édition d’un ouvrage successivement appelé L’Etat des entreprises (2009-2017), puis L’Etat du management (2018-2026) traduit la vocation du DRM à collaborer avec les entreprises tout en développant la recherche académique. L’édition 2026 s’inscrit dans un contexte où le maître-mot est « incertitude » : instabilité politique, crises économiques, enjeux climatiques et défis de l’intelligence artificielle. Les visions plutôt optimistes portées par des auteurs comme Aghion sont loin d’être partagées (voir Acemoglu), ce qui alimente un débat auquel les décideurs et chefs d’entreprises ne peuvent échapper dès lors que les activités économiques s’inscrivent dans la durée. C’est donc en référence au temps long que le premier chapitre de l’ouvrage est consacré, soit au patrimoine immatériel de la marque, où la constitution des ressources historiques fait intégralement partie de la chaîne de valeur. Dans cet esprit, la réputation, objet du second chapitre, est soumise à de multiples menaces (e-réputation, compliance, extension médiatique…). Elle est également un actif intangible des plus fragiles. Faire face à une situation de crise devient un enjeu majeur et dans ce cas le silence n’est très certainement pas d’or. Le chapitre 3 qui nous ramène au début des années 80 avec une interrogation sur la notion de leadership, est rassurant : « pour faire de grandes choses, il ne faut pas être un si grand génie ; il ne faut pas être au-dessus des hommes, il faut être avec eux » (Montesquieu). Ouf ! voilà enfin un domaine dans lequel la menace de l’intelligence artificielle se voit réduite – par définition. Le chapitre 4 s’intéresse au « tabou » à transgresser pour qu’un secteur aussi marqué que la sextech ne soit pas un facteur auto-limitant à l’entrepreneure qui a la volonté de développer un projet au-delà des barrières sociales. Dans ce contexte où les normes deviennent parfois évanescentes, les frontières entre travail et plaisir se fondent : le chapitre 5 montre que les espaces de coworking sont à la fois lieux de travail, de consommation et de socialisation. La transformation digitale ne touche pas uniquement les processus associés au monde du travail, c’est ce que montre le chapitre 6 dédié aux nouveaux modes de production musicale qui conduisent inexorablement à une forme d’homogénéisation de la production. Digitalisation qui touche aussi le spectacle sportif, détaillée dans le dernier chapitre, par une surmédiatisation et un affaiblissement de son authenticité première, même si elle permet au spectateur d’être « cocréateur de valeur ». On le voit, la richesse de cet « Etat du management 2026 » dresse un panorama de travaux qui débordent assez largement des limites de l’entreprise traditionnelle.          Dauphine Recherches en Management (DRM – Unité Mixte de Recherche CNRS 7088), créé le 1er janvier 2005, constitue l’un des plus importants centres français de recherche en sciences de gestion. L’ouvrage a été réalisé sous la direction de Sarah Lasri, Céline Michaïlesco et Sébastien Damart.  Alain Brunet

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L’économie de guerre qui vient : le financement court terme devient un enjeu de souveraineté économique

Nous entrons dans une économie de guerre. Pas une économie militaire mais une économie où la priorité n’est plus seulement d’optimiser les coûts mais de garantir la continuité de l’activité. Pendant trente ans le modèle dominant reposait sur la vitesse, la mondialisation et la réduction permanente des marges de sécurité. Le modèle low cost a permis de gagner en efficacité mais il reposait sur une hypothèse simple, celle d’un monde stable. Ce monde n’existe plus. Les tensions géopolitiques, les ruptures logistiques, la dépendance industrielle et la compétition entre blocs économiques imposent une nouvelle logique. L’entreprise doit désormais sécuriser avant d’optimiser. Il ne faut pas opposer les modèles économiques car ils se complètent. Le low cost reste nécessaire pour rester compétitif, simplifier l’offre et maîtriser les coûts. Le modèle frugal apporte la solidité rentable, faire mieux avec moins, coopérer plutôt qu’hyper concurrencer, relocaliser plutôt qu’hyper globaliser, régénérer plutôt qu’hyper consommer. L’économie de guerre ajoute la dimension de sécurisation. Elle impose de protéger les approvisionnements, la trésorerie, la marge, le dirigeant et les actifs de production. La performance économique ne vient plus d’un seul modèle mais de la capacité à faire fonctionner ensemble efficacité, robustesse et sécurisation. Ce changement transforme directement la gestion financière des entreprises. Le modèle low cost cherchait à réduire le besoin en fonds de roulement en limitant les stocks et en accélérant la rotation du capital. L’économie de guerre fait l’inverse. Elle pousse à reconstituer des stocks stratégiques, à diversifier les fournisseurs et à accepter des redondances pour éviter les ruptures. Cela augmente mécaniquement le besoin de trésorerie et remet le financement court terme au centre du jeu. À ce moment-là une réalité apparaît clairement : dans l’économie de guerre qui vient, le financement court terme devient un enjeu de souveraineté économique. Les chiffres confirment cette évolution. Les crédits aux entreprises françaises représentent environ 1 400 milliards d’euros d’encours dont près de 300 milliards de crédits de trésorerie selon les données Banque de France et Fédération bancaire française. Dans le même temps la Banque de France observe un ralentissement des crédits court terme autour de –3 % sur un an à l’automne 2025. Cela signifie que les besoins vont augmenter alors que la distribution se contracte. Cette tension est structurelle. L’exemple le plus concret est la loi de programmation militaire. La LPM 2024-2030 représente 413 milliards d’euros d’investissements. Derrière ce chiffre budgétaire se cache une réalité industrielle massive. Si l’on retient une hypothèse prudente de 40 % orientés vers la production privée, cela représente environ 24 milliards d’euros par an pour l’industrie. Avec un cycle industriel moyen de quatre mois, cela génère environ 8 milliards d’euros de besoins permanents de trésorerie. La montée en cadence industrielle ne se jouera donc pas seulement sur le financement long terme mais sur la capacité à financer le cycle d’exploitation. Dans cette économie une discipline devient essentielle, analyser la dépendance. Le dirigeant doit comprendre la solidité de ses fournisseurs, mesurer les risques de concentration et anticiper les ruptures possibles. Une entreprise peut être solide sur le papier et fragile dans sa chaîne d’approvisionnement. La banque doit faire le même travail. Financer un client sans analyser son écosystème devient une analyse incomplète. Dans une économie de guerre le risque circule par la chaîne économique. Les besoins de sécurisation se traduisent par des solutions bancaires concrètes. – Sécuriser les approvisionnements passe par les crédits documentaires, les garanties bancaires et les lignes court terme pour financer les stocks stratégiques. – Sécuriser la trésorerie repose sur les facilités de caisse, les lignes revolving, le découvert structuré, l’affacturage ou le reverse factoring qui accélèrent la transformation des créances en liquidité. – Sécuriser la marge suppose des financements capables d’absorber les décalages de coûts et des outils de couverture adaptés. – Sécuriser le dirigeant signifie protéger la sphère privée avec la prévoyance et l’assurance homme clé pour garantir la continuité de décision. – Sécuriser les actifs de production passe par l’IARD et la couverture des pertes d’exploitation car un sinistre devient immédiatement un risque de trésorerie. Dans ce contexte le rôle des banques évolue profondément. Pendant des années elles ont surtout financé la croissance. Demain elles devront financer la continuité. Cela implique des décisions plus rapides, une lecture industrielle des dossiers et des enveloppes court terme adaptées. Le court terme n’est plus un simple produit bancaire. Il devient un outil stratégique. Reste la question du risque. Dans un environnement incertain les banques peuvent être tentées de réduire leur exposition. Ce serait une erreur collective. Comme pendant la crise Covid, un mécanisme de réassurance publique des crédits court terme pourrait être mis en place. Le principe est simple : les banques distribuent rapidement, l’État garantit une partie du risque et la BPI coordonne et mutualise. Ce dispositif permettrait d’accompagner la montée en cadence industrielle sans bloquer le financement de l’économie réelle. La BPI aurait alors un rôle central de chef d’orchestre, partage du risque, orientation sectorielle, sécurisation globale du système, pendant que les banques commerciales assurent la proximité terrain et la rapidité d’exécution. L’économie de guerre ne remplace pas l’économie d’hier, elle la corrige. Le low cost apporte l’efficacité, le modèle frugal apporte la solidité et l’économie de guerre impose la sécurisation. La vraie performance ne sera plus seulement de croître vite mais de durer. Et dans ce monde le financement court terme redevient le cœur du système économique parce qu’il conditionne la capacité des entreprises à continuer à produire. Au fond, l’économie qui vient rappelle une vérité simple : la solidité précède la performance. La continuité de l’activité, la maîtrise des dépendances et la capacité à financer le cycle court deviennent des conditions de souveraineté économique. Comme l’écrivait Jacques Rueff : « L’ordre, et l’ordre seul, fait en définitive la liberté. Le désordre fait la servitude. » Dans l’économie de guerre qui vient, cet ordre passe aussi par la capacité collective à financer et sécuriser l’économie réelle. Benoit Frayer

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