Elementor #76

Benoît Mandelbrot ou la géométrie rugueuse des marchés financiers

Avec Black, Scholes et Merton, la finance moderne avait trouvé l’une de ses formulations les plus puissantes. Le prix d’une option pouvait être déduit d’un raisonnement d’arbitrage, d’une stratégie de couverture dynamique et d’une équation différentielle issue de la diffusion brownienne. Le hasard financier devenait ainsi un objet calculable, neutralisable, presque domestiqué. Là où Bachelier avait introduit le mouvement aléatoire des prix, où Wiener avait donné une structure rigoureuse au mouvement brownien, où Markowitz avait organisé le choix de portefeuille sous incertitude, Black, Scholes et Merton franchissaient une étape supplémentaire : ils montraient que l’on pouvait valoriser un droit contingent sur le risque lui-même. Mais cette construction reposait sur une représentation particulière du hasard. Les variations de prix y sont continues, les rendements sont supposés suffisamment proches d’une loi normale, la volatilité est considérée comme constante ou, à tout le moins, maîtrisable dans le cadre du modèle. Le monde ainsi décrit est instable, mais d’une instabilité régulière ; incertain, mais d’une incertitude disciplinée ; aléatoire, mais d’un aléa suffisamment lisse pour être intégré dans une équation. C’est précisément cette représentation que Benoît Mandelbrot vient troubler. Son apport à la finance ne consiste pas à proposer une nouvelle formule de valorisation comparable à celle de Black-Scholes. Il est plus profond et, d’une certaine manière, plus dérangeant. Mandelbrot affirme que les marchés financiers ne sont pas seulement incertains : ils sont rugueux. Ils ne fluctuent pas toujours selon une géométrie douce et continue ; ils connaissent des ruptures, des accélérations, des discontinuités, des concentrations de volatilité, des événements extrêmes plus fréquents que ne le prévoit le modèle gaussien. Avec lui, la finance ne peut plus se contenter de penser le risque comme une dispersion régulière autour d’une moyenne. Elle doit apprendre à penser l’irrégularité elle-même. Benoît Mandelbrot naît à Varsovie le 20 novembre 1924 dans une famille juive d’origine lituanienne. Son père est commerçant, sa mère médecin. La famille Mandelbrot appartient à ce monde d’Europe centrale où la culture scientifique, les langues, les migrations et l’incertitude historique se mêlent étroitement. Très tôt, le jeune Benoît est marqué par un environnement intellectuel exigeant. Son oncle, Szolem Mandelbrojt[1], est un mathématicien reconnu, professeur au Collège de France, spécialiste d’analyse et proche du groupe Bourbaki[2]. Cette présence familiale joue un rôle important dans son orientation intellectuelle, même si Mandelbrot restera toujours à distance des écoles constituées et des orthodoxies mathématiques. En 1936, face à la montée des périls en Europe orientale, la famille quitte la Pologne pour la France. Benoît Mandelbrot arrive à Paris à l’âge de onze ans. Cette rupture géographique et culturelle est décisive. Elle l’expose à la fois à la richesse du système intellectuel français et à la violence de l’histoire. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la famille doit se réfugier en province pour échapper aux persécutions. Ces années de guerre interrompent une scolarité normale, mais elles développent chez Mandelbrot une forme très particulière d’intelligence visuelle et intuitive. Il racontera plus tard qu’il apprenait souvent mieux par les images, les formes et les analogies géométriques que par les démonstrations linéaires traditionnelles. Cette singularité le distingue très tôt. Après la guerre, il intègre l’École polytechnique, où il bénéficie notamment de l’enseignement de Gaston Julia[3], l’un des grands noms de la théorie des fonctions complexes. Julia avait étudié, dès le début du XXe siècle, des objets mathématiques qui deviendront plus tard centraux dans la théorie des fractales. À l’époque, ces formes étaient encore largement considérées comme des curiosités analytiques, voire comme des monstres mathématiques : des ensembles difficiles à visualiser, irréguliers, échappant à l’intuition géométrique classique. Mandelbrot y trouvera plus tard l’une des sources profondes de son œuvre. Après Polytechnique, il poursuit ses études aux États-Unis, notamment au California Institute of Technology, puis revient en France avant de travailler au CNRS. Mais il ne se reconnaît pas pleinement dans le style dominant des mathématiques françaises de l’après-guerre. Le groupe Bourbaki, dont son oncle est proche, valorise une mathématique très abstraite, axiomatique, structurale, détachée des applications immédiates. Mandelbrot, au contraire, est attiré par les phénomènes concrets, les formes irrégulières, les données empiriques, les objets mal classés. Il s’intéresse aussi bien à la linguistique qu’à la turbulence, à la géographie des côtes, à la distribution des revenus, aux bruits de transmission dans les lignes téléphoniques ou aux variations des prix financiers. Il ne cherche pas seulement à démontrer ; il cherche à voir. Cette liberté intellectuelle explique son départ vers les États-Unis. En 1958, il rejoint les laboratoires IBM, où il restera pendant plusieurs décennies. Ce choix est fondamental. IBM lui offre un environnement rare : la possibilité de travailler à la frontière des mathématiques, de l’informatique, de la physique et de l’économie, sans être enfermé dans les contraintes d’un département universitaire traditionnel. Surtout, IBM lui donne accès à des ordinateurs puissants, qui vont jouer un rôle décisif dans la visualisation des objets fractals. Pour Mandelbrot, l’ordinateur n’est pas seulement une machine de calcul ; il devient un instrument d’exploration géométrique. Il permet de rendre visibles des formes que les mathématiques classiques avaient pressenties mais ne pouvaient pas encore pleinement représenter. Le mot « fractal » n’apparaîtra que plus tard, dans les années 1970. Mandelbrot le forge à partir du latin fractus, qui signifie brisé, fragmenté, irrégulié. Une fractale est une forme dont la complexité se répète à différentes échelles. Une côte maritime, un nuage, une montagne, un réseau vasculaire ou une fougère présentent cette propriété : lorsqu’on zoome sur une partie, on retrouve des motifs qui rappellent la structure d’ensemble. C’est l’autosimilarité ou invariance d’échelle. Ces formes ne se laissent pas décrire correctement par la géométrie euclidienne classique. Une droite, un cercle, un triangle ou une sphère conviennent pour représenter un monde idéal, lisse et régulier ; mais le monde réel est souvent rugueux, fragmenté, accidenté. La grande intuition de Mandelbrot consiste à montrer que cette rugosité n’est pas du désordre pur. Elle possède une structure. Elle peut être mesurée, décrite, comparée. Le chaos apparent recèle une forme d’ordre, mais un ordre différent de

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L’APPROCHE ETHIQUE DE L’IA

Afin de limiter les effets des biais qui entachent les pratiques d’une IA durable, des « coalitions » constituées d’institutions, d’entreprises, de scientifiques et de think tanks, s’efforcent de définir des référentiels éthiques – sous forme de codes et de chartes –  basés à la fois sur des réflexions philosophiques, sociologiques et psychologiques, mais ce cadre suscite des débats entre régulationnistes et libertariens.  Les fondements des éthiques de l’IA Les délibérations éthiques relatives aux pratiques de l’IA suivent trois principales approches : universelle, normative et appliquée. La première – de nature axiologique et inspirée par Kant, et Rouseau –   repose sur les principes et les valeurs qui fondent la vie en société : le respect de l’homme, de la vérité, de la justice, de la nature… La seconde –  dite légaliste ou prescriptive – recouvre des jugements moraux et des valeurs sociales, comme le vrai ou le faux, le bon ou le mauvais, le juste ou l’injuste… La troisième – de nature praxéologique – mesure les conséquences, les externalités ou les impacts d’un système, d’un comportement ou d’un objet sur l’économie, la nature, la société ou la personne. Elle est le plus souvent appliquée aux nouvelles technologies, notamment à l’IA, et au management, notamment durable (Pistilli, 2024). Les cadres des éthiques de l’IA Afin de limiter leurs impacts négatifs sur les pensées, les décisions ou les comportements collectifs et individuels, des guides ou des chartes d’éthique publiés par les entreprises et des codes normatifs, référentiels et/ou règlements édictés par des régulateurs (Organisations internationales, États-nations, associations) ,visent à encadrer la conception des logiciels et l’utilisation de leurs données et résultats par les entreprises (Constantinides & al, 2024). Les codes ne revêtent généralement pas de dimension déontologique ou morale, contrairement aux chartes, aux guides   ou, en France, aux « raisons d’être » des entreprises. Les institutions internationales comme l’OCDE, l’ONU, l’UNESCO et le G7 se sont efforcées depuis 2019 d’instaurer une « éthique normative » et « une gouvernance mondiale de l’IA ». Le Vatican, inspiré par les travaux de Bonanti (2018) inspirateur de plusieurs codes, prône l’avènement d’une « algor- éthique » (ou éthique des algorithmes) fondée sur les principes « de transparence, d’inclusion sociale, de responsabilité, d’impartialité  et de fiabilité ». . Dans l’ensemble, selon   Menecoeur (2020), les 126 documents sur l’éthique de l’IA recensés au niveau mondial, se partagent entre des codes publics (nationaux et internationaux) et des guides privés (d’entreprises, d’universités et d’associations). Mais les gouvernants des États – Unis, de la Chine populaire et de l’Union européenne, ainsi que les dirigeants de leurs entreprises numériques et/ou orientées ESG, ont appliqué des règles, des codes et des guides éthiques qui répondent à des approches souvent différentes. Le relativisme éthique de l’IA Les textes européens – et notamment l’AI Act – font notamment l’objet d’intenses actions de lobbyng, notamment de la part des GAFAM,  afin d’éviter l’AI open source et les déclassements de certains logiciels d’AI générative. La plupart des think tanks européens conseillent un renforcement de la régulation de l’IA, comme l’Institut Montaigne, qui a lancé l’opération Objectif IA en faveur de la formation au numérique, l’Observatoire de la RSE qui s’efforce de mettre l’IA au service de l’application des normes ESG, et l’Institut Louis Bachelier qui a engagé le programme Good in Tech afin de mesurer l’impact de l’IA sur la société Mais un collectif regroupant 30 leaders mondiaux de l’IA a dénoncé l’approche européenne, déclarant que « l’Europe est devenue moins compétitive et moins innovante par rapport à d’autres régions, et elle risque maintenant de prendre encore plus de retard à l’ère de l’IA en raison de décisions réglementaires incohérentes ». Ces réactions montrent que les codes et les guides de l’IA sont soumis à une forme de « relativisme éthique », car ils dépendent de facteurs à la fois technologiques et économiques, mais aussi – et de plus en plus –  de considérations géopolitiques et culturelles. Ils font l’objet de lectures différentes selon les disciplines, les métiers et les idéologies des acteurs de l’IA et de l’idéologie. Aux États-Unis, sous l’influence des Federal Guidelines for Sentencing Organisations (1991), les guides pratiques (guidelines) sont plus fréquents parmi les entreprises américaines que parmi les firmes européennes ou chinoises. Les GAFAM ont engagé un Partnership on AI qui recommande l’application de principes généraux et un engagement collectif: « Nous nous engageons à mener des recherches ouvertes et à dialoguer sur les implications éthiques, sociales et économiques de l’IA » (Hern, 2016). Mais l’interprétation de ces principes diffère d’une société à l’autre. Google met l’accent sur les critères sociaux (notamment les non-discriminations). Apple affiche une charte fondée sur l’honnêteté et sur le respect des parties prenantes.  Meta déclare seulement appliquer les normes professionnelles en vigueur.Amazon reprend les principes fondamentaux, mais déclare paradoxalement que « l’IA pilote l’humain » ; Microsoft  et Open AI affichent des « Codes de confiance reflétant  leurs cultures et leurs valeurs ; ils reconnaissent « le potentiel de partialité des algorithmes et s’efforcent d’en atténuer l’impact ». En Europe, les réflexions sur l’éthique de l’IA ont été lancées en 2015 et ont débouché sur un règlement visant la protection des données personnelles (Data Governance Act) publié en 2018 (mais appliqué en 2023), puis d’un livre blanc sur l’IA (2020), d’une directive sur les microprocesseurs (Chips Act, 2023) et d’une directive sur l’intelligence artificielle (AI Act) votée en 2024, (maisapplicable en 2026). Ces textes s’efforcent de gérer les risques induits par l’IA et de promouvoir une « IA digne de confiance »   reposant sur le respect des lois (Lawful AI),  des valeurs éthiques (ethical AI) et des compétences techniques (robust AI). Les  principes  – empruntés à la bioéthique –  portent sur l’autonomie humaine (respect des droits des citoyens), la prévention de toute atteinte  (protection des hommes et des biens), l’équité (entre utilisateurs) et  l’explicabilité  (des logiciels).. Ces principes ont été ensuite déclinés en « exigences » : les systèmes (données, logiciels, résultats) doivent « rester sous contrôle humain » ; ils doivent être   robustes,  surs  et  transparents » . Le respect des exigences est contrôlé par des méthodes dites « techniques » : audit des « architectures dignes de confiance » (Trustworthy AI), contrôle de l’application des normes de conception (X-by-design), des méthodes d’explication, des essais, des validations et

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Roch Cyriaque GALEBAYI, La modernisation des systèmes éducatifs africains. Étude comparée et solutions, Eds L’Harmattan, 2026, 263 pages.

L’auteur constate que les pays africains sont plus que jamais confrontés au défi de la modernité afin de tenir leur place dans le concert des nations. Il soutient que la modernité africaine ne peut reposer que sur la croissance, la consommation et l’innovation technologique, qui fondent la modernité occidentale. Il est conscient que « les lumières de la raison occidentale ne suffiront pas » à réformer les institutions et les pratiques africaines, notamment dans le domaine de l’éducation et de la formation. Le système éducatif africain doit en effet former des élites capables de répondre aux multiples défis du monde contemporain. Pour s’acquitter de sa mission, le système  doit acquérir une véritable « souveraineté éducative ». Mais il constate que l’idée de révolution des systèmes éducatifs se heurte en Afrique à de multiples résistances de natures politique et bureaucratique. Dans certains pays, la liberté académique est « travaillée » par les idéologies et les intérêts des groupes sociaux au pouvoir, par des traditions religieuses ou ethniques et par la « violence symbolique » et « l’impérialisme économique » du capitalisme occidental. L’auteur dénonce courageusement certaines pratiques « clientélistes » en usage dans les universités, en faveur de la sélection des étudiants, de la nomination et de l’avancement des professeurs, de la fixation des programmes d’enseignement et de l’organisation des examens. L’auteur analyse notamment les procédures contribuant à la reproduction des élites et à leur alignement sur les usages des groupes ou des coalitions au pouvoir. Selon l’auteur, les universités africaines doivent abriter des espaces de liberté de l’enseignement , de la recherche et de l’innovation. Afin que le système éducatif   reflète l’identité culturelle d’un pays et serve les aspirations les plus profondes de sa population, le nouveau système doit partiellement s’affranchir du modèle éducatif colonial  et mieux intégrer le paradigme socioculturel africain. L’auteur est conscient, qu’à l’instar du modèle occidental, chaque État africain devra déconstruire certaines traditions, moderniser ses administrations, réformer ses institutions et repenser sa gouvernance. Le rôles des écoles et des universités  sera essentiel dans la mise en œuvre de cette reconstruction, par des diagnostics réalistes des problèmes, des aides efficaces à la prise de décisions, à leur mise en œuvre et au contrôle de leur exécution.  Il plaide avec courage en faveur d’une réforme des systèmes éducatifs africains qui  vise à s’affranchisse des modèles coloniaux et à intégrer les particularismes culturels du continent, mais sa plaidoirie pourtant bien documentée montre l’ampleur du chemin restant à parcourir par le continent africain. Roch Cyriaque GALEBAYI est diplômé de l’IEP d’Aix en Provence et docteur en histoire. Il est formateur dans des écoles militaires africaines. Jean-Jacques Pluchart

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Chocs géopolitiques et contagion entre les « silos » de risques : l’échec de la reconnaissance et l’illusion de la gouvernance

Rédigé par Michelle Thomson, QRD®, présidente ; Florence Anglès, vice-présidente Contributeurs Sous-comité « Thèmes émergents » du DCRO : Joy Albright ; Chukwunomnso Anyichie,QRD® ; Cesar Chalhoub ; Aku Odinkemelu ; Brian Prentice ; Mai Shuaibi ; David Streliski ; Benson Uwheru, secrétaire. Document initialement élaboré par le sous-comité « Thèmes émergents » du DCRO. Soumis au Club Turgot | Juillet 2026. Les crises géopolitiques ne restent pas cantonnées à leur lieu d’origine. Ce qui commence comme un événement régional se propage rapidement à travers les marchés des matières premières, les chaînes d’approvisionnement, les systèmes financiers, la réglementation et la stratégie d’entreprise. Pour les conseils d’administration, le véritable défi n’est pas le choc initial, mais le fait de reconnaître à quelle vitesse ses conséquences se répercutent dans toute l’organisation avant même qu’un seul comité ait pu en avoir une vue d’ensemble. Les crises géopolitiques sont devenues une constante de l’environnement commercial mondial. Elles restent rarement confinées à leur point d’origine. Ce qui commence comme un événement régional peut rapidement se propager à travers les marchés des matières premières, les chaînes d’approvisionnement, les systèmes financiers, la réglementation et la stratégie d’entreprise. Pour les conseils d’administration, le défi majeur n’est pas le choc initial en soi, mais le fait de reconnaître à quelle vitesse ses conséquences se répercutent à travers l’organisation. Cet article montre que le principal défi en matière de gouvernance réside dans la reconnaissance plutôt que dans la prévision. Les conseils d’administration supervisent les risques par le biais de comités spécialisés, chacun s’acquittant efficacement de son mandat. Or, lors de crises systémiques, l’information se fragmente. Chaque comité perçoit une partie du problème ; aucun n’a une vue d’ensemble. Au moment où les administrateurs parviennent à se forger une vision globale, la contagion entre les silos est souvent déjà en cours. Cette faiblesse structurelle est qualifiée d’« illusion de la gouvernance ». En s’appuyant sur la crise de Suez de 1956, l’embargo pétrolier de l’OAPEC de 1973, la révolution iranienne de 1979 et l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, cet article identifie un schéma récurren: perturbation géopolitique, choc énergétique, perturbation de la chaîne d’approvisionnement, inflation, resserrement des conditions financières, tensions souveraines et ajustement structurel à long terme. Dans ces quatre événements, l’échec commun de la gouvernance résidait dans une reconnaissance tardive plutôt que dans un manque d’informations. Trois outils analytiques favorisent une reconnaissance plus précoce. Les « voies potentielles de contagion intersectorielles » aident les administrateurs à anticiper la manière dont les risques se propagent entre les différentes fonctions de l’entreprise. La « carte des décalages entre comités » explique pourquoi les comités reçoivent des signaux à des moments différents, ce qui retarde la compréhension à l’échelle de l’entreprise. La « carte des asymétries » identifie les régions et les conditions structurelles où la contagion est la plus susceptible d’apparaître en premier, ce qui permet aux conseils d’administration de se concentrer sur des indicateurs avancés plutôt que sur des indicateurs retardés. Chaque outil est présenté sous la forme d’un cadre visuel dans l’article complet. Les données historiques mettent également en évidence trois défaillances récurrentes en matière de gouvernance : se concentrer sur les impacts immédiats tout en négligeant les effets de deuxième et troisième ordre ; supposer que les crises géographiquement éloignées resteront circonscrites ; et sous-estimer la manière dont des risques gérables individuellement interagissent pour créer une perturbation systémique. Ces faiblesses structurelles sont renforcées par des biais comportementaux, notamment le biais de confirmation, la rigidité face à la menace et la rationalité limitée. Recommandations Trois recommandations se dégagent. Premièrement, mettre en place une fonction d’intégration capable de consolider les informations provenant des différents comités du conseil d’administration pour en faire une vision cohérente du risque systémique. Deuxièmement, nommer un « challenger désigné » chargé de remettre en question les hypothèses dominantes, d’explorer des scénarios alternatifs et de veiller à ce que les signaux faibles reçoivent l’attention qu’ils méritent. Troisièmement, compléter ces changements structurels par une discipline comportementale grâce à un dialogue régulier entre les comités, à la prise en compte explicite des effets de second ordre et à une vigilance constante pendant les périodes de stabilisation apparente. Les chocs géopolitiques ne peuvent être évités, mais les défaillances de gouvernance, elles, le peuvent. Les conseils d’administration, qui intègrent ces informations, remettent en question les idées reçues et identifient rapidement les effets de contagion entre les différents silos, seront mieux à même de préserver la valeur à long terme et de renforcer la résilience organisationnelle dans un monde de plus en plus interconnecté. Le document complet, comprenant les cadres analytiques et les analyses de cas historiques, est disponible à l’adresse suivante : site IHFI  TURGOT

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LES ETRANGES DEFAITES DE 1940 ET DE 2026

Jean-Jacques Pluchart Alors que Marc Bloch vient d’entrer au Panthéon et est ainsi montré en exemple aux français, il est conseillé de lire ou de relire son livre intitulé « L’étrange défaite », dans lequel il s’interroge sur les raisons de la débâcle de l’armée française et du découragement des français en 1940. Le lecteur ne peut qu’être confondu par la résonance actuelle de son constat. La France d’hier, envahie par la force mécanique allemande, semble préfigurer l’Europe d’aujourd’hui, menacée par la suprématie digitale américaine et la domination commerciale chinoise. Alors capitaine en 1939 dans la 1ere Armée, Marc Bloch observe avec lucidité les erreurs des stratèges, l’indécision des tacticiens et le désarroi des troupes. Il constate que les états-majors, qui sont entourés de « trop d’agences », conservent face à l’ennemi, « le culte du beau papier » et des « réflexes bureaucratiques ». Il observe « tout un réseau de clientèles autour des gouvernants qui redoublent de dévouement et d’intrigues ». Il confesse « l’arrière goût amer que lui laisse cette guerre, mal conduite et plus mal terminée encore ». Après avoir critiqué la « diplomatie du traité de Versailles et l’invasion de la Ruhr, il déplore l’esprit de Munich et l’instabilité politique qui animent la classe politique française. Il salue « la tentative du Front populaire », mais il regrette « qu’il ait succombé en raison des folies de certains de ses partisans ». Il critique le rôle de la presse dominée par une « élite bourgeoise soucieuse de ses intérêts ». Il se moque des « vieux donneurs de leçons, qui ont réuni avec le temps tout un arsenal de schémas verbaux auxquels leur intelligence s’accroche comme à des clous rouillés ». Il déplore une « démission des élites » et une renonciation des français à l’effort. Marc Bloch va plus loin en attribuant la cause de la défaite au « gouvernement de vieillards » de la France des années 1930. Il attribue en grande partie les maux dont est accablé le pays à l’enseignement de l’École de guerre qui porte sur les tactiques des armées napoléoniennes et les plans des tranchées de la Grande guerre. Il conseille à ses fils de « réfléchir aux fautes de leurs aînés », ajoutant « qu’il n’aurait pas l’outrecuidance de leur tracer un programme ». Il reproche au gouvernement de Vichy de ne proposer « qu’un retour à la terre et à des valeurs d’antan érigées en vertu ». A l’instar des républicains américains, le lecteur de Marc Bloch ne peut s’empêcher de penser que l’Europe d’aujourd’hui « terre des arts et de la culture » perpétue celle des années 1930 que Marc Bloch qualifie de « musée des Antiquailles ». Professeur d’histoire à la Sorbonne, Marc Bloch soutenait que les pays en difficulté devaient tirer des leçons du passé. Par son livre, 83 ans après sa mort, il nous administre sa dernière leçon.

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Serge LATOUCHE, La décroissance. De l’utopie à la (re)construction d’un monde commun, eds Edisens, 2026,  163 pages.

L’auteur développe la théorie initiée par Karl Polanyi dans son livre fondateur intitulé La grande transformation, qui plaide en faveur d’un « ré- encastrement de l’économie dans la société. Serge Latouche s’efforce – à la suite de Castoriadis et de Lefort -, de dépasser cette thèse en montrant que la décroissance est moins économique que politique et sociale, plus « frugale et culturelle » que matérielle et financière. Il dénonce l’importance excessive prise par  l’économie néo-libérale  fondée au 18e siècle  et sur le mouvement anglais  des enclosures dénoncé par Thomas More,  puis sur les recherches de Hayek, Friedman et la société du Mont Pèlerin. Il propose un projet de société fondé sur le partage et le vivre ensemble. Il critique le « narratif néo-libertarien  de la croissance » ,  en y opposant la « contre -narration » du « grand récit de la décroissance », qui repose sur les projet de développer les biens communs (les ressources et les services publics)  et le bien commun (les valeurs partagées). Le projet a pour finalités de faire cesser les défaillances de l’État et de l’économie de marché. L’auteur constate que malgré les appels à la vigilance des éco- socialistes, l’économie de la croissance, qui repose sur des « passions tristes » comme « la soif de richesse et de pouvoir », continue à prospérer, notamment grâce à la « post-vérité » entretenue par l’IA. L’auteur s’interroge sur le régime politique le plus adapté pour engager le projet de la décroissance, et conclut que la « démocratie directe et décentralisée » est préférable à une « technocratie   ploutocratique », la première transformant la société d’en bas et la seconde d’en haut. Il prône « l’agir local, l’éco – région et le village urbain ». Il soutient que la société de croissance détruit les bien communs (les ressources naturelles) et le bien commun (le projet de société et les valeurs collectives), et qu’elle repose sur un homme unidimensionnel : l’homo economicus. Il commente  les débats entre les différents courants de pensée décroissante et déplore que la plupart des éco- socialistes  appellent l’avènement de la décroissance par des discours catastrophistes , comme ceux du GIEC. Le lecteur du livre comprendra mieux les thématiques et les codes de langage des  décroissants , mais il appréciera également les impasses de certains de leurs projets. Serge Latouche est professeur émérite à l’université de Saclay et auteur de nombreux ouvrages et articles sur l’Économie Sociale et Solidaire. Jean- Jacques Pluchart

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