
Gilles Lipovetsky, L’odyssée de la surpuissance, Eds Odile Jacob, 380 pages.
La puissance, ou la surpuissance, s’affirme

Bruno CABRILLAC, Pierre JAILLET (dir.), Revue d’économie financière, n°160, Mutation géopolitiques, fragmentations économiques et financières.
La mondialisation dite « heureuse »

L’AFRIQUE, PHARE DE LA MODERNITE MANAGERIALE
Jean-Jacques Pluchart Le management de l’Afrique

Antonio DAMASIO, L’intelligence naturelle et l’éveil de la conscience, Eds Odile Jacob, 280 pages.
Ce livre nous conte l’histoire extraordinaire

Eric CARREY et Hubert LANDIER, De l’économe financière à l’économie du sens et du soin, L’Harmattan, 2025, 238 pages.
Le dernier livre d’Eric Carrey et

Les enjeux et les défis géoéconomiques de l’intelligence artificielle
Nadia ANTONIN Les facteurs de puissance

Gilles Lipovetsky, L’odyssée de la surpuissance, Eds Odile Jacob, 380 pages.
La puissance, ou la surpuissance, s’affirme depuis la nuit des temps. Elle est ancrée dans toutes les civilisations. Des Dogons du Mali aux Tukanos d’Amazonie, en passant par les Aborigènes australiens, on croit en des créateurs, des dieux, des figures mythiques de surpuissance dont les pouvoirs extraordinaires dépassent largement ceux des humains. Cet avènement de la surpuissance s’affirme avec le monothéisme et l’idée qu’il existe un créateur seul et unique. Dieu règne sans partage et sa puissance est absolue sur tout l’univers. Avec l’irruption des États, vers le troisième millénaire avant notre ère, et des rois-dieux, la surpuissance entre dans le monde des humains. La modernité s’est construite en Europe à partir du XVIIIe siècle. D’essence démocratique, elle est cependant restée archaïque sur bien des plans, et l’État centralisé, militarisé et organisé constituait l’élément central de la surpuissance moderne. Pour l’auteur, cette surpuissance stato-centrée n’est plus la nôtre. L’hypertrophie du droit, les institutions supranationales, les contraintes externes, les marchés financiers et l’hyperindividualisme ont réduit les marges de manœuvre des États-nations. Le politique recule au profit de régimes polycentrés organisés autour de la technologie et de l’économie. La technoscience et l’hypercapitalisme sont devenus les moteurs d’une surpuissance technique qui semble aller de pair avec l’impuissance du politique. Les démocraties libérales sont fragilisées par la surmédiatisation et les fake news ; les nouvelles technologies prennent le relais et lancent des défis inédits aux responsables politiques. Les réseaux sociaux façonnent un citoyen devenu consommateur d’informations immédiates et fragmentées. L’uniformité hypermoderne d’une civilisation occidentale partageant les mêmes valeurs était un mythe. L’Europe, jugée trop « woke », trop régulée, trop bureaucratique, trop libérale sur le plan des valeurs, n’est plus considérée comme un partenaire par D. Trump. Nous vivons le temps de l’Occident contre l’Occident, de la « déseuropéanisation » du monde ; sur le plan économique, c’est l’opposition du capitalisme de marché au capitalisme d’État. Les démocraties reculent tandis que les régimes autoritaires progressent. La surpuissance d’aujourd’hui, par ses capacités, sa vitesse et son intensité, n’a plus rien de commun avec celle que l’humanité a connue. C’est une métamorphose anthropotechnique dont nous ne connaissons pas les limites. Et cette absence de limites crée des peurs, de l’insécurité. C’est le paradoxe de cette surpuissance sans frontières : le sentiment d’insécurité s’étend à tous les domaines de la vie quotidienne — l’air que l’on respire, les OGM, la 5G, l’érosion de la biodiversité, le changement climatique, le gluten, les pesticides. Tout est perçu comme menaçant. Cette sensibilité exacerbée au risque intensifie une demande de protection qui devient obsessionnelle. Et pourtant, jamais l’humanité n’a disposé d’autant de moyens pour transformer le monde ; jamais les indicateurs mesurables du niveau de vie, de l’espérance de vie, de l’accès aux soins et des droits humains n’ont été aussi élevés. Nous vivons indéniablement mieux aujourd’hui qu’hier. Cependant qu’en est-il de notre mieux-vivre ? le bonheur est-il en panne ou a-t-on perdu la capacité à apprécier les moments de joie intense. On a beaucoup à attendre encore des avancées de la technoscience, mais en revanche c’est une illusion de penser que celles-ci pourraient domestiquer dans des lois scientifiques et dans des algorithmes le bonheur. Elle est peut-être là la limite de la société surpuissante. Cette limite anthropologique, sans visage, immaitrisable : le bonheur inappropriable de chacun. Nous vivons indéniablement mieux aujourd’hui qu’hier. Cependant, qu’en est-il de notre mieux-vivre ? Le bonheur est-il en panne ou avons-nous perdu la capacité d’apprécier les moments de joie intense ? On a encore beaucoup à attendre des avancées de la technoscience ; mais il serait illusoire de penser que celles-ci pourraient domestiquer le bonheur dans des lois scientifiques ou des algorithmes. Elle est peut-être là, la limite de la société surpuissante : cette limite anthropologique, sans visage, immaîtrisable — le bonheur inappropriable de chacun. Gilles Lipovetsky, est philosophe et essayiste. Ph. Alezard

Bruno CABRILLAC, Pierre JAILLET (dir.), Revue d’économie financière, n°160, Mutation géopolitiques, fragmentations économiques et financières.
La mondialisation dite « heureuse » appartient désormais au passé. Avec elle s’est estompée la promesse d’une croissance continue fondée sur l’intensification indéfinie des échanges internationaux. Le tournant des années 2020 marque une rupture profonde de l’ordre économique et géopolitique mondial, sous l’effet conjugué de chocs majeurs — pandémie de Covid-19, guerre en Ukraine, montée des sanctions économiques, regain d’inflation, résurgence du protectionnisme — ainsi que de la montée en puissance de la quatrième révolution industrielle portée par le numérique et l’intelligence artificielle. Dans ce contexte, les transformations induites par les géants technologiques aux capitalisations inédites redessinent les équilibres économiques, sociaux et politiques à l’échelle mondiale. Ce volume de la Revue d’économie financière analyse ces recompositions à travers les contributions de treize experts, articulées autour de trois axes structurants. La première partie examine la remise en cause de l’ordre international. Les tensions géopolitiques ont favorisé une fragmentation croissante du commerce mondial, désormais structuré autour de blocs stratégiques. La sécurité s’impose comme un principe organisateur des relations internationales, reconfigurant les interdépendances économiques. Les asymétries issues de la mondialisation, autrefois vecteurs d’intégration, deviennent des instruments de puissance et de coercition. Dans ce cadre, l’Europe est confrontée à un impératif de renforcement de son autonomie stratégique, tant sur les plans militaire et énergétique que financier et numérique. La deuxième partie analyse les mutations du capitalisme contemporain dans un environnement marqué par des crises systémiques depuis 2008. L’hypothèse d’une convergence vers un modèle unique a laissé place à une pluralité de trajectoires. Le capitalisme de marché américain et le capitalisme d’État chinois structurent désormais l’économie mondiale, tandis que l’Europe développe une voie propre, fondée sur l’encadrement normatif et la recherche d’un équilibre entre innovation et protection. Ces divergences se retrouvent notamment dans le développement de l’intelligence artificielle, devenu un enjeu stratégique majeur. La troisième partie traite de la fragmentation monétaire et financière. Elle rappelle, dans une perspective historique, l’imbrication constante entre finance et géopolitique, caractéristique des grandes puissances économiques. La question de la souveraineté monétaire est abordée en lien étroit avec celle de la souveraineté des paiements. Si l’Europe dispose d’une monnaie souveraine, elle demeure dépendante d’infrastructures de paiement largement extraterritoriales. Cette vulnérabilité constitue un enjeu stratégique majeur dans un contexte où les instruments financiers peuvent devenir des leviers de pression économique. À travers ces analyses, ce volume entend contribuer au débat sur les nouvelles dynamiques de puissance et sur les conditions d’une autonomie stratégique européenne dans un monde durablement fragmenté. Philippe Alezard

L’AFRIQUE, PHARE DE LA MODERNITE MANAGERIALE
Jean-Jacques Pluchart Le management de l’Afrique post-coloniale a été longtemps réduit à la gestion de PME ou de coopératives domestiques et à l’administration de filales de groupes occidentaux. La littérature africaine récente[1] montre que le continent traverse une période de transition marquée par le redéploiement de secteurs d’activité comme l’agroalimentaire, l’énergie, le bâtiment, le tourisme, mais aussi la santé et la téléphonie. Ces transformations sont pilotées par une nouvelle élite africaine, elle même stimulée par une jeunesse qui refuse d’être condamnée à l’émigration et souhaite s’adapter aux changements du monde contemporain. Cette élite est consciente que l’Afrique est de tous les continents le plus riche à la fois par ses ressources en matières premières, sa jeunesse (plus d’un tiers de la population), ses structures sociales (plus de 2000 ethnies) et ses cultures. Cette élite, formée dans les universités européennes et américaines, s’efforce d’apaiser la tension entre l’héritage des traditions post-coloniales et les modèles post-modernes fondés sur l’innovation, l’individualisme et les libertés. Elle constate que trop d’États africaIns sont encore victimes d’instabilité politique, de précarité des institutions, d’inégalités sociales et de manque de financements. Elle est confrontée aux luttes entre les gouvernements rarement démocratiques, mais surtout , entre des castes locales pour l’appropriation des rentes issues de l’exploitation des ressources naturelles. Elle affronte certains groupes multinationaux occidentaux (de moins en moins européens), asiatiques (de plus en plus chinois) et russes . Les États- nations africains sont traversés par des dynamiques convergentes et divergentes. Ils s’efforcent de solder l’héritage de la colonisation, de consolider leur accès à l’indépendance, d’accéder à leur pleine souveraineté et de peser sur les rapports de force entre continents de l’ouest, de l’est et du sud-global. La jeunesse africaine souhaite l’émergence d’un modèle managérial original, que l’avénement d’une « modernité africaine active », conçue comme une adaptation des modèles anglo-saxons, et comme une « construction plurielle, alliant science et conscience, mais reflétant aussi les réalités du continent ». Elle perçoit la modernité comme étant « une construction historique visant à libérer l’individu de certaines contraintes sociales et culturelles ». Cette modernité se caractérise par un désancrage des pratiques traditionnelles, une recherche de pragmatisme et surtout, une appropriation des technologies de l’économie numérique – et notamment de l’IA et des crypto-actifs – ainsi que par le développement de grands projets d’infrastructure respectueux de l’environnement. Elle recherche de nouveaux types d’alliances, de coopération et d’investissement, basés sur des échanges plus équilibrés. Les nouveaux gouvernants et managers africains ont pour priorités d’assurer une gouvernance plus stable, inclusive et transparente, une meilleure intégration régionale et une dynamique stimulante pour la jeunesse. Les nouvelles méthodes de management sont orientées vers la création d’entreprises par la jeunesse africaine, visant à mieux exploiter les ressources locales et à développer les compétences dans les métiers recherchés par les investisseurs internationaux. Une autre priorité de la coopération est de former les africains dans des spécialités contribuant à l’atteinte des Objectifs de Développement Durable (ODD), notamment l’ODD 1 (« Plus de pauvreté »), l’ODD 2 (Faim « zéro »), l’ODD 5 (Égalité homme/femme), l’ODD 8 (Travail décent et croissance économique), l’ODD 10 (Inégalités réduites et inclusion sociale) et l’ODD 13 (Lutte contre les changements climatiques). L’impulsion de cette dynamique passe par la recherche collaborative et l’innovation pédagogique, auxquelles doivent prendre part les enseignants-chercheurs francophones. [1] Littérature commentée chaque semaine sur clubturgot.com.

Antonio DAMASIO, L’intelligence naturelle et l’éveil de la conscience, Eds Odile Jacob, 280 pages.
Ce livre nous conte l’histoire extraordinaire de la vie et de l’intelligence naturelle, depuis l’émergence des protocellules il y a quatre milliards d’années jusqu’à l’apparition, il y a 500 millions d’années, d’organismes dotés d’esprit, de sentiments et de conscience, à la faveur d’une nouveauté radicale : le système nerveux. Pour l’auteur, les progrès actuels en neurobiologie peuvent apporter des réponses satisfaisantes à la question de la « fabrication » de la conscience. Selon lui, celle-ci est « le processus biologique qui permet à chacun de faire l’expérience de sa vie individuelle, en d’autres termes de savoir que nous sommes en vie et que nous existons ». Les êtres élaborés que nous sommes viennent au monde équipés de mécanismes biologiques visant à protéger la vie dont nous sommes dotés contre les menaces majeures susceptibles de la mettre en péril. Ces mécanismes sont les sentiments « homéostatiques », qui participent à la régulation de la vie en maintenant des organes ou des fonctions clés dans une plage idéale : l’« homéostasie ». C’est là la rupture fondamentale proposée par Damasio. La conscience ne naît pas dans le cerveau, mais dans les sentiments nécessaires au maintien de la vie. Elle émerge d’un dialogue permanent, via la moelle épinière et le nerf vague, entre l’intérieur du corps et certaines zones du cerveau, bien plus différenciées que celles dédiées à la cognition. Ce dialogue est celui de l’intéroception. La poursuite de la vie dépend de la fiabilité des informations qu’il fournit et des réponses que le sujet y apporte. Nous ressentons avant de penser. La faim, la soif, la douleur ou la fatigue sont des réponses biologiques conscientes à la vulnérabilité de la vie. Les sentiments intéroceptifs ou homéostatiques sont spontanément conscients, dans un seul but : informer l’ensemble du processus mental par des signaux d’alerte que l’on ne peut ignorer. Nous sommes ainsi viscéralement conscients, ce que l’auteur nomme l’« esprit sensible ». À cet esprit sensible, la nature a donné deux précieux alliés : l’extéroception, qui regroupe l’ensemble des capteurs sensoriels — la vision, l’ouïe, le goût, le toucher, l’odorat — nous permettant de nous connecter à notre environnement, et la proprioception, qui rend possibles tous les mouvements volontaires comme marcher, manger, courir ou parler. La conscience n’est donc pas un logiciel installé dans le cerveau, mais la juxtaposition de l’ensemble de ces processus du vivant. Le cerveau seul ne détient pas la clé des processus mentaux : il dépend de la physiologie du corps et des composants non neuronaux du cerveau. L’intelligence naturelle est une propriété du vivant, ce qui l’oppose à l’intelligence artificielle, laquelle n’a pas à se préoccuper de sa vie puisqu’elle n’en a pas. L’IA n’éprouve aucun sentiment homéostatique. Les machines peuvent traiter d’énormes quantités d’informations, accélérer de nombreuses tâches et réduire des coûts, mais elles ne peuvent compter sur les sentiments qui nous permettent de faire le tri. Elles restent dépendantes de leurs propriétaires humains — et les humains peuvent être mauvais. C’est cette vulnérabilité consciente, trait distinctif de l’intelligence humaine, qu’il faudrait introduire dans l’IA. Elle induirait une forme de prudence artificielle susceptible d’inhiber les comportements à risque tout comme elle a conduit aux développements de systèmes moraux et de justice chez les humains. Antonio Damasio, professeur de neurosciences , de neurologie, de psychologie et de philosophie à l’Université de Californie. Il dirige le Brain and Creativity Institute. Membre de la National Academy of Medicine et de l’American Academy of Arts and Sciences. Ph Alezard

Eric CARREY et Hubert LANDIER, De l’économe financière à l’économie du sens et du soin, L’Harmattan, 2025, 238 pages.
Le dernier livre d’Eric Carrey et de Hubert Landier soulève une problématique actuellement très débattue dans toutes les cultures mondiales, centrées sur les deux notions en forte synergie de « sens et de soins » appliquées à la planète, à la société, à l’entreprise et à la personne. Les auteurs constatent que les dispositifs mis en œuvre depuis un demi- siècle aux échelles internationale, nationale et locale, en matière de développement durable et de responsabilité sociale, environnementale et de gouvernance, s’avèrent, malgré leurs avancées, insuffisantes à répondre aux attentes tant des producteurs et des consommateurs que des citoyens. Leurs recherches de sens à leurs actions et leurs aspirations à la solidarité et au bien-être, sont contrariées par les volontés des gouvernants de recouvrer les grands équilibres économiques et financiers, par les vaines tentatives des travailleurs de s’adapter aux nouvelles technologies, par la crainte des consommateurs d’affronter les pénuries, mais aussi, par l’impuissance de nombreux acteurs sociaux à surmonter les tansitions énergétique, écologique et numérique. Les auteurs invitent à dépasser les notions canoniques d’homo economicus en rappelant la généalogie des concepts qui ont balisé le champ du « sens et du soin » : les économies du don, du bien commun, du bien être, du bonheur; les économies circulaires et frugales ; les gouvernances coopérative, associative et partenariale, les pratiques du CARE et de la CURE… Ils revisitent ainsi les notions de durabilité, soutenabilité, résilience, responsabilité, solidarité… Par des cas-idéaux types éclairants, les auteurs analysent l’application de ces notions à la planète (l’eau, l’air, la terre) et à différents objets (les vêtements, les contenants en verre…). Ils s’efforcent de percevoir les signaux faibles annonciateurs des tournants de notre civilisation, de ses principes vitaux, de ses pratiques essentielles, de ses valeurs mobilisatrices et de ses nouveaux langages. Hubert Landier (docteur es économie) est professeur émérite des universités. Eric Carrey (St Cyr, Exeter et ESSEC) est professeur d’économie sociale et solidaire. Jean Jacques Pluchart

Les enjeux et les défis géoéconomiques de l’intelligence artificielle
Nadia ANTONIN Les facteurs de puissance ont changé dans la période contemporaine. Des exemples récents de politique de puissance révèlent en effet que les moyens économiques sont devenus essentiels dans l’exercice du pouvoir par les Etats. Ce changement de paradigme est résumé par le terme « géoéconomie ». Les intérêts économiques prennent l’ascendant sur les intérêts politiques. Alors que dans l’analyse géopolitique classique, c’était dans le territoire et les moyens militaires que l’Etat trouvait l’assise de sa souveraineté, la géoéconomie part du principe que le pouvoir et la sécurité ne sont pas uniquement liés au contrôle physique du territoire. Aujourd’hui, l’objectif est d’acquérir ou de conserver une position économique dominante sur la scène internationale, notamment par la maîtrise de l’innovation. C’est la thèse que défend l’économiste et historien Edward Luttak. Au début des années quatre-vingt-dix, cet économiste analyse comment le recul de l’importance de la puissance militaire a entraîné un basculement de la géopolitique vers la géoéconomie, « les Etats et les entités économiques remplaçant les forces armées en tant qu’acteurs principaux (« From Geopolitics to Geo-economics. Logics of Conflict, Grammar of. Commerce », The National Interest, Été 1990). Parmi les nouveaux instruments de puissance économique et géopolitique, l’intelligence artificielle est aujourd’hui un levier majeur, un instrument de compétition stratégique et un facteur de reconfiguration des rapports de force industriels mondiaux au même titre que l’énergie, la finance ou l’armement. Analyse du concept géoéconomie Pour le professeur Antto Vihma, la géoéconomie « consiste […] à façonner et à gérer l’environnement stratégique dans lequel les Etats opèrent pour la poursuite de leurs intérêts nationaux par des moyens économiques »(2018). La notion de « géoéconomie » a été développée aux Etats-Unis par Edward Luttwak et en France par le politologue Pascal Lorot qui a créé en 1997 la revue Géoéconomie. Elle recouvre l’étude des relations entre l’économie et la géographie politique d’un territoire. Branche de la géopolitique, la géoéconomie se situe au croisement de la science économique et des relations internationales. Luttwak (1990) a mis en avant la géoéconomie comme « une forme moderne de rivalité des puissances internationales pour laquelle le rôle de l’Etat et de ses capacités financières constituent les fondements de la diplomatie et du déploiement « économique » des nations ». Quant à Lorot (1999), il voit dans la géoéconomie « un instrument d’analyse des stratégies économiques et commerciales déterminées par les politiques et la diplomatie des gouvernements nationaux recherchant le rayonnement international réciproque de ces entreprises nationales et de l’Etat ». Stratégie des blocs pour une position dominante Une lutte mondiale pour l’intelligence artificielle s’est engagée dans l’arène internationale. En d’autres termes, l’intelligence artificielle étant devenue un enjeu géoéconomique majeur, les grandes puissances que sont les Etats-Unis, la Chine et l’Union européenne (UE) se livrent une course technologique et économique afin de se tailler la part du lion. Chacune cherche à maitriser les technologies, les infrastructures et les normes qui vont façonner l’économie du XXIᵉ siècle. L’IA redéfinit la hiérarchie mondiale : les Etats-Unis dominent par l’innovation, la Chine par la stratégie étatique, et l’Union européenne par la norme. – A l’heure actuelle, seuls les USA détiennent le monopole sur l’IA et sont parvenus à se hisser au rang de leader dans la course à l’IA, malgré une montée en puissance de la Chine dans ce domaine. La Chine est le principal rival des Etats-Unis. La suprématie des Etats-Unis dans l’innovation IA est basée sur trois piliers : 1) l’excellence académique : 2) la Silicon Valley, qui reste à ce jour le cœur de l’industrie technologique et de l’innovation ; 3) les importants financements publics et privés. – La Chine accélère l’intégration de l’IA dans tous les secteurs. En outre, une révision majeure de la loi chinoise sur la cybersécurité (octobre 2025) traduit la volonté de l’Etat d’encadrer techniquement et éthiquement la croissance fulgurante de l’intelligence artificielle dans différentes applications. A travers la mise à jour de son dispositif législatif, la Chine cherche non seulement à s’affirmer sur la scène mondiale comme un leader en cybersécurité, mais aussi à mieux gérer les risques liés à l’IA et aux infrastructures. – L’Union européenne a choisi la norme comme arme stratégique et concurrentielle afin d’imposer sa vision et conquérir de nouveaux marchés. Voulant devenir pionnière dans « un domaine qui fascine autant qu’il inquiète », l’Union européenne a pris les devants sur les USA ou la Chine, pour règlementer l’IA. Ainsi, le 14 juin 2023, le Parlement européen a largement approuvé le projet de réglementation sur l’intelligence artificielle, l’Artificial Intelligence Act, qui est entré en vigueur en 2025. Les défis géoéconomiques de l’intelligence artificielle Le déploiement de l’IA soulève des problèmes géoéconomiques, notamment en matière de ressources, d’éthique, d’emploi et de régulation. – L’intelligence artificielle dépend de trois ressources essentielles : les données (« nouvel or noir »), les semi-conducteurs et la puissance de calcul. La bataille pour ces ressources est au cœur des tensions géoéconomiques actuelles. – Par ailleurs, eu égard aux algorithmes biaisés, aux discriminations que l’IA peut engendrer, aux enjeux de sécurité et à la protection des données, etc., l’adoption de cette technologie pose des questions d’ordre éthique. L’économie de l’IA doit reposer sur la confiance. – L’essor de l’intelligence artificielle transforme en profondeur les équilibres géoéconomiques mondiaux, notamment à travers ses effets sur l’emploi. Trois enjeux majeurs peuvent être identifiés : 1) tout d’abord, la compétition mondiale pour les talents s’intensifie ; 2) ensuite, l’IA provoque une recomposition des chaînes de valeur mondiales ; 3) enfin, l’IA entraîne la destruction d’emplois intermédiaires, tandis qu’elle favorise la création d’emplois très qualifiés, exigeant un ensemble de compétences techniques et cognitives avancées. – Concernant la régulation et la souveraineté numérique, les pays cherchent à encadrer l’IA pour protéger leurs intérêts économiques et leurs valeurs. En conclusion, les pays qui réussiront à innover rapidement, tout en encadrant éthiquement et juridiquement les usages de l’IA et en préservant leur souveraineté technologique, seront les grands gagnants de la révolution IA.