Elementor #76

Isabelle GUERIN. La femme endettée. Collection La Découverte économie politique 394 pages

Fruit d’enquêtes sur deux décennies et de collaboration locales, l’auteure nous invite à un voyage, dans le temps et l’espace, pour illustrer la singularité de la femme dans la cybernétique humaine, à partir de cas concrets puisés principalement en Asie et en Afrique, mais aussi plus modestement dans le passé occidental. L’ouvrage est centré sur la femme dans toutes ses dimensions : génitrice, épouse, mère mais aussi dans son rôle central de gestionnaire du quotidien et dans l’équilibre de la cellule familiale. Les différents témoignages soulignent sa fonction vitale dans la vie communautaire et dans l’équilibre économique souvent précaire de la famille. Précarité générée et entretenue par la conjugaison de plusieurs facteurs : chômage endémique touchant les hommes principalement, rapports humains tributaires de la position sociale dans la communauté, survivance de pratiques génératrices d’endettement (Dot, mariage), politique commerciale agressive du secteur bancaire et des différents intermédiaires, pyramide des âges déformée par la forte proportion de jeunes en besoin de formation donc de soutien financier, modifications des ressources traditionnelles, émergence de nouveaux besoins … Sur la femme reposent majoritairement la gestion du poids de la dette et des engagements financiers vis-à-vis des prêteurs, communauté ou banquiers ou usuriers. Cela implique des négociations difficiles aux résultats problématiques, obtenus parfois en contrepartie de faveurs, le corps de la femme devenant une monnaie d’échange ou de facilitation. Cette sexualisation dans le processus, est un paramètre non mineur principalement en Afrique malgré les tentatives de financements alternatifs, tel que le microcrédit ou ceux mis en place par des congrégations religieuses. Par ailleurs les prêteurs privilégient les engagements féminins réputés plus fiables et renforcent ce lien prêteurs / emprunteuses. En résumé dans un système traditionnellement patriarcal, les qualités reconnues aux femmes, leurs permettent d’occuper une place centrale dans la vie de la famille, de la communauté et dans l’environnement économique et social. En contrepartie de la charge mentale, physique et sexiste est leur quotidien, les femmes trouvent souvent un exutoire jubilatoire dans les liens qui les unissent. Cet état d’indivisibilité tend à se réduire avec l’émergence d’une nouvelle génération plus éduquée. Ouvrage largement documenté, résolument féministe, permettant d’entrer dans l’intimité des cas étudiés sur une longue période et à travers eux d’approcher d’autres cultures mais aussi de revivre la réalité européenne fin 19ème, début 20ème siècles. Isabelle GUERIN Socioéconomiste. Directrice de Recherche à l’IED et au CESSMA, affiliée à l’Institut français de Pondichéry. A cofondé et codirigé l’Observatoire des dynamiques rurales et des inégalités sociales en Inde du Sud. Elle a publié de nombreux ouvrages sur la financiarisation des inégalités, la résistance qu’elle suscite et la manière d’enquêter qui fait dialoguer les vies et les chiffres. Fiche lecture Hubert ALCARAZ

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Jean-Hervé Lorenzi & Alain Villemeur, Guerre et Paix entre salaires et profits, Eds Odile Jacob, 2026, 196 pages.  

Les auteurs partent d’une question ancienne mais redevenue centrale : comment répartir la richesse créée entre le travail et le capital de manière à favoriser simultanément la croissance, l’emploi et la cohésion sociale ? À leurs yeux, le débat contemporain sur la fiscalité, le pouvoir d’achat ou les inégalités ne peut être compris sans revenir à cette question fondamentale de la répartition des revenus. Ils contestent notamment l’idée selon laquelle une augmentation de la part des profits finirait mécaniquement par bénéficier à l’ensemble de l’économie grâce à davantage d’investissement et de croissance. Leur raisonnement est que des profits élevés ne constituent pas en eux-mêmes une garantie de croissance : si une part trop importante de la richesse est captée par le capital au détriment des salaires, la consommation et donc la demande s’affaiblissent À l’inverse, une économie qui privilégierait excessivement les salaires au détriment des profits risquerait de réduire la rentabilité des entreprises, leur capacité d’investissement et surtout leur aptitude à financer l’innovation. Il faut réconcilier Keynes et Schumpeter dans un même modèle de croissance. Selon leurs travaux et la confrontation avec l’histoire économique, notamment aux USA et en Corée du Sud, ils arrivent à un équilibre : cet équilibre serait particulièrement favorable à une croissance durable et riche en emplois. Il permettrait à la fois de maintenir une demande suffisamment dynamique et de laisser aux entreprises les ressources nécessaires pour investir et innover. Cet équilibre est d’environ deux tiers des revenus pour les salaires et un tiers pour les profits Les auteurs introduisent également une distinction importante entre les différentes formes d’investissement. Ils estiment notamment que les investissements de rationalisation, qui visent à accroître la productivité en substituant du capital au travail, ne devraient pas représenter plus d’environ un tiers de l’investissement total Dans la seconde moitié du livre, l’analyse devient plus spécifiquement française. Lorenzi et Villemeur associent la question de la répartition aux problèmes du vieillissement démographique, du financement de la protection sociale et de la situation des jeunes, avec notamment la montée des difficultés d’accès à l’emploi et au logement. Ils considèrent que ces déséquilibres risquent d’alimenter un conflit non seulement entre salariés et détenteurs du capital, mais également entre générations. Le livre débouche finalement sur la fiscalité. Les auteurs proposent huit principes fiscaux destinés à rapprocher l’économie française de cette répartition qu’ils considèrent comme optimale. Leur objectif est de réorganiser les incitations fiscales afin de favoriser davantage le travail, l’emploi, l’investissement productif et l’innovation avec l’ambition de remettre la France sur une trajectoire combinant croissance et progrès social sans augmentation globale de la pression fiscale. Jean-Hervé Lorenzi professeur émérite à Paris Dauphine, président des rencontres économiques d’Aix en Provence. Alain Villemeur est docteur en sciences économiques de l’université de Paris Dauphine Ph Alezard

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Aurélien Ragaigne, Jean-Laurent Viviani, Hélène Rainelli-Weiss, (coord.), Évaluer l’impact extra-financier des organisations, EMS, 2026.

Les vingt auteurs de l’ouvrage abordent la question de l’évaluation économique et financière des impacts ESG (Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance) des activités des entreprises. Le sujet est difficile car il présente des dimensions à la fois réglementaires (loi Pacte, rapports de durabilité, comptabilité non financière, RGPD, etc.), comptables (cadre CRDS, principe de double matérialité, etc.), techniques (intégration des systèmes informatiques, utilisation de l’IA),  environnementales (ODD) et sociales (inclusion, égalité des sexes, etc.).  La prolifération des parties prenantes (actionnaires, personnel, clients, fournisseurs, banques, État, collectivités locales, réseaux sociaux, etc.) soumet les entreprises à un nombre croissant d’injonctions plus ou moins paradoxales et d’arbitrages entre actions à court ou à long terme, défensives ou offensives, d’actionnaires ou de partenariat, etc.  L’une des difficultés réside dans le choix des indicateurs (plus de 1 000 sont proposés par les experts comptables), dans leur conformité aux règles, cadres et normes français et européens, dans leur mesure et dans leur suivi dans le temps. Certaines entreprises sont tentées de ne choisir que des données facilement accessibles, toujours favorables, difficiles à vérifier, non étroitement surveillées, etc. Ces biais ne visent qu’à promouvoir l’image de l’entreprise auprès des investisseurs et des épargnants, sans qu’elle ne progresse en termes de performance durable et de bien commun. Les auteurs recommandent donc de passer d’une logique d’approche « mesurer pour communiquer » à une approche « mesurer pour comprendre, discuter et transformer ». Les trois coordinateurs de l’ouvrage sont professeurs d’université en sciences de gestionà l’Université de Rennes – IGR-IAE. J-J. Pluchart

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Anne-Laure DELATTE, Riches ensemble ! Du bon usage des dépenses publiques, Paris, Seuil, coll. « Essais », septembre 2026, 224 pages.

L’auteure compare les recettes fiscales et les dépenses publiques entre les pays de l’Union européenne. Elle constate que les dépenses publiques françaises sont les plus élevées rapportées au PIB mais  que leur efficience  est une des plus faibles d’Europe. Elle soutient que le recours au privé pour certaines dépenses est inefficient : « Nous y perdons deux fois : individuellement, parce que payer chacun de son côté coûte plus cher que mettre dans un pot commun ; collectivement, parce que moins investir dans l’éducation, l’environnement, les transports, c’est réduire nos perspectives à long terme. »  Elle propose un ensemble de mesures concrètes visant à améliorer la productivité et la qualité des services publics, ainsi qu’à relancer les dépenses collectives en faveur de la protection de l’environnemment, de l’amélioration de l’éducation et du développement des infrastructures (commerces, usines, services publics, transports publics, routes). Elle préconise par ailleurs de stimuler par un ensemble d’actions fiscales et sociales les créations d’emploi et le perfectionnement des compétences. Elle privilégie la mise en œuvre d’une politique raisonnée plus axée sur  l’offre que sur la demande.  L’auteure dénonce également la concentration excessive du patrimoine français en grande partie improductif.  La hauuse des cours boursiers en longue période et les plus values immobilières favorisent l’accumulation du capital suivant un processus systématique et récurent. Avec le vieillissement de la population, il en résulte plus de rentiers que d’entrepreneurs, d’héritiers que de créateurs, d’inactifs que d’actifs. C’est pourquoi, l’auteure propose d’instaurer un processus vertueux à caractère social, réglementaire, financier et fiscal, contribuant à relancer l’investissement, l’emploi et la croissance, mais aussi la mobilité sociale.    Anne-Laure Delatte est directrice de recherche au CNRS, attachée à l’Université Paris Dauphine et Fellow au Center for Economic Policy Research. Chronique rédigée par jean-jacques pluchart

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KESLASSY Eric & RODRIGUES Christophe. La mondialisation fragmentée, De Boeck Supérieur, 2026, 320 pages

L’objet du livre d’Éric KESLASSY et Christophe RODRIGUES est de démontrer par des analyses historiques et économiques, comment la coopération économique des nations, qui se voulait garante d’une paix entre les états, est aujourd’hui « fragmentée ». Les effets de la mondialisation ont eu des effets notoires sur la démocratie. Dernièrement, le conflit russo-ukrainien a modifié l’organisation de la mondialisation, celle-ci tend vers un « mouvement de mondialisation entre amis » : les échanges internationaux s’organisent en fonction des affinités géopolitiques, freinant la croissance économique mondiale et entrainant l’inflation à la hausse. Ensuite, le livre revient plus précisément sur l’histoire de la mondialisation à travers les différents accords et traités. Fondés sur la coopération internationale, ces accords se sont opérés afin de mettre en place un ordre multilatéral sur le plan monétaire et commercial : la mise en place de l’étalon-or en 1870, les accords de Bretton Woods en 1944 pour organiser le nouveau système monétaire international après la seconde guerre mondiale. Les Etats-Unis sont devenus ainsi les créanciers du monde, et en ressortent avec une très nette domination économique, avec le dollar en devise clé. Puis viendra l’accord du GATT en 1947 pour réduire les douanes et stimuler le commerce mondial avant la création de l’OMC en 1995. Une nouvelle période s’ouvre avec l’hyperglobalisation, de 1990 à 2007, avec l’entrée de la Chine et de l’Inde.  Durant cette période, l’économie américaine est frappée par le « choc chinois » et la désindustrialisation. Avec le temps, les conséquences sur le plan économique et social ont généré des inégalités au sein des populations au niveau mondial, créant ainsi des conditions favorables à la montée du populisme. L’histoire révèle que le protectionnisme de Donald Trump s’inscrit dans une tradition américaine ancienne : dès leur indépendance, les États-Unis ont toujours cherché à protéger leurs industries face à la concurrence étrangère. Le multilatéralisme de l’OMC semble aujourd’hui ne plus répondre aux intérêts et à la vision des Etats membres. L’hyperglobalisation étant allée trop loin, de nombreux accords commerciaux régionaux se sont mis en place (380 en vigueur notifiés à l’OMC). Face à cette mondialisation fragmentée, l’Europe doit retrouver une souveraineté industrielle pur faire face au protectionnisme américain et au « rouleau compresseur chinois ». Dans la dernière partie du livre, les auteurs proposent deux axes majeurs de réflexions sur la réindustrialisation du continent et la décarbonation accélérée de son système productif. Un livre à la fois économique et historique, offrant au lecteur une analyse approfondie des déséquilibres mondiaux qui pèsent sur l’Europe, afin qu’elle puisse reprendre en main son avenir économique et politique. Éric KESLASSY est docteur en sociologie économique (Paris-Dauphine). Après avoir longtemps enseigné l’économie et la sociologie à Sciences po, il est professeur d’économie et de sciences sociales en classe préparatoire à La Prépa Autrement (LPA). Christophe RODRIGUES est professeur de chaire supérieure en économie et en sciences sociales. Il enseigne en classe préparatoire au lycée du Parc de Lyon et dans le CPES de l’École normale supérieure de Lyon. Note de lecture réalisée par Sophie FRIOT

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DESAUNAY Cécile, La société des besoins. Collection manifestô,155 pages.

Après la parution de son premier ouvrage, publié en 2021, consacré à la Société de consommation, l’auteure livre ses réflexions sur l’évolution du consumérisme en France. L’analyse des dernières données nationales reflète une tendance lourde d’un tassement progressif de la consommation, l’inflexion s’explique par la conjonction de plusieurs paramètres : une population vieillissante aux besoins largement satisfaits, une saturation des besoins matériels et des ménages de plus en plus contraints. Paradoxalement notre société est globalement riche mais les besoins fondamentaux de tous les individus ne sont pas satisfaits. Mécaniquement ce taux d’insatisfaction devrait progresser avec la diminution du pouvoir d’achat et un coût de la vie qui ne cessera d’augmenter. Cette détérioration des conditions de vie, les contraintes environnementales et climatiques, pèseront de plus en plus fortement dans nos comportements et nos décisions, sources de tensions entre individus et au-delà entre citoyens et la puissance publique, exigeront des arbitrages et une nouvelle approche de satisfaction des besoins matériels et immatériels. La satisfaction des besoins fondamentaux, matériels ou immatériels, dans ce contexte de contraction de l’économie demandera une inversion de la pyramide actuelle des Besoins (Base) et des écosystèmes naturels (Sommet), par une nouvelle hiérarchisation : besoins des écosystèmes naturels (Base) et Economie (Base). Ce renversement de priorités se traduira par un changement profond pour les consommateurs, les producteurs et par des incitations fortes de la sphère politique pour d’une part, satisfaire aux objectifs environnementaux de 2050 (Neutralité carbone) en développant plusieurs actions : l’économie circulaire, le recyclage, l’occasion plutôt que le neuf, la conception des produits, le développement des services, la taxation des produits et services à fort impact environnemental, quotas globaux et individuels … Et d’autre part satisfaire les besoins fondamentaux, en n’excluant pas le recours à une taxation plus pénalisante sur les revenus, la propriété, l’héritage … L’auteure s’appuie sur les études et projections de l’ADEME, sur l’avis de certains experts nationaux et puise abondamment dans la littérature internationale. Questionnement : la transposition de la trajectoire voulue pour la France nécessiterait pour être exportée, même au sein de l’Europe, beaucoup de pédagogie tant les situations et les intérêts nationaux peuvent diverger et même s’opposer. Certains points efleurés demanderaint plus d’approfondissement sur les impacts carbone, environnementaux, sociaux et sociétaux sur de nombreux dossiers : voiture électrique, traités internationaux sur l’agriculture, énergies intermittentes…. Cécile Désaunay, directrice d’études à Futuribles. En 2021 dans la collection Manifestô « La société de déconsommation, la révolution du vivre mieux en consommant moins » Hubert ALCARAZ

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