Ce livre nous conte l’histoire extraordinaire de la vie et de l’intelligence naturelle, depuis l’émergence des protocellules il y a quatre milliards d’années jusqu’à l’apparition, il y a 500 millions d’années, d’organismes dotés d’esprit, de sentiments et de conscience, à la faveur d’une nouveauté radicale : le système nerveux.
Pour l’auteur, les progrès actuels en neurobiologie peuvent apporter des réponses satisfaisantes à la question de la « fabrication » de la conscience. Selon lui, celle-ci est « le processus biologique qui permet à chacun de faire l’expérience de sa vie individuelle, en d’autres termes de savoir que nous sommes en vie et que nous existons ». Les êtres élaborés que nous sommes viennent au monde équipés de mécanismes biologiques visant à protéger la vie dont nous sommes dotés contre les menaces majeures susceptibles de la mettre en péril. Ces mécanismes sont les sentiments « homéostatiques », qui participent à la régulation de la vie en maintenant des organes ou des fonctions clés dans une plage idéale : l’« homéostasie ».
C’est là la rupture fondamentale proposée par Damasio. La conscience ne naît pas dans le cerveau, mais dans les sentiments nécessaires au maintien de la vie. Elle émerge d’un dialogue permanent, via la moelle épinière et le nerf vague, entre l’intérieur du corps et certaines zones du cerveau, bien plus différenciées que celles dédiées à la cognition. Ce dialogue est celui de l’intéroception. La poursuite de la vie dépend de la fiabilité des informations qu’il fournit et des réponses que le sujet y apporte. Nous ressentons avant de penser. La faim, la soif, la douleur ou la fatigue sont des réponses biologiques conscientes à la vulnérabilité de la vie. Les sentiments intéroceptifs ou homéostatiques sont spontanément conscients, dans un seul but : informer l’ensemble du processus mental par des signaux d’alerte que l’on ne peut ignorer. Nous sommes ainsi viscéralement conscients, ce que l’auteur nomme l’« esprit sensible ».
À cet esprit sensible, la nature a donné deux précieux alliés : l’extéroception, qui regroupe l’ensemble des capteurs sensoriels — la vision, l’ouïe, le goût, le toucher, l’odorat — nous permettant de nous connecter à notre environnement, et la proprioception, qui rend possibles tous les mouvements volontaires comme marcher, manger, courir ou parler. La conscience n’est donc pas un logiciel installé dans le cerveau, mais la juxtaposition de l’ensemble de ces processus du vivant.
Le cerveau seul ne détient pas la clé des processus mentaux : il dépend de la physiologie du corps et des composants non neuronaux du cerveau. L’intelligence naturelle est une propriété du vivant, ce qui l’oppose à l’intelligence artificielle, laquelle n’a pas à se préoccuper de sa vie puisqu’elle n’en a pas. L’IA n’éprouve aucun sentiment homéostatique. Les machines peuvent traiter d’énormes quantités d’informations, accélérer de nombreuses tâches et réduire des coûts, mais elles ne peuvent compter sur les sentiments qui nous permettent de faire le tri. Elles restent dépendantes de leurs propriétaires humains — et les humains peuvent être mauvais.
C’est cette vulnérabilité consciente, trait distinctif de l’intelligence humaine, qu’il faudrait introduire dans l’IA. Elle induirait une forme de prudence artificielle susceptible d’inhiber les comportements à risque tout comme elle a conduit aux développements de systèmes moraux et de justice chez les humains.
Antonio Damasio, professeur de neurosciences , de neurologie, de psychologie et de philosophie à l’Université de Californie. Il dirige le Brain and Creativity Institute. Membre de la National Academy of Medicine et de l’American Academy of Arts and Sciences.
Ph Alezard


