des défoulements et des refoulements
Jean-Jacques Pluchart
La journée du 17 octobre a été marquée par les comportements de « hordes sauvages » qui ont agressé les forces de l’ordre et détruit des édifices publics et des commerces. La journée a été qualifiée « d’historique » et a fait l’objet de nombreux commentaires en France et à l’étranger, de la part des leaders politiques et des experts économiques, mais aussi, de sociologues et de psychologues. L’Institut Psychanalyse et Management a notamment relevé que l’analyse des impacts de cet événement sur la psychologie collective requérait la maîtrise des concepts de défoulement et de refoulement, ainsi que de certaines notions fondamentales de la psychanalyse freudienne. Seule une analyse des causes profondes du phénomène permettra de juger du caractère plus ou moins créatif des destructions.
Les débordements du 17 octobre traduisent, selon la plupart des observateurs, le défoulement d’une minorité de « casseurs » et de « pillards » qui ne peut maîtriser sa colère et gérer ses émotions face à des situations bloquées et/ou un système oppressif qu’elle juge injuste et corrigeable seulement par des formes de violence verbale et physique, mais aussi pour certains, créatives par des réformes radicales ou des utopies libératrices. Le défoulement peut avoir des effets positifs lorsqu’il apaise des conflits et ouvre le dialogue social, mais le plus souvent, il ne contribue qu’à aviver les tensions, notamment lorsque le défoulement est exprimé par des sujets sensibles aux contagions mimétiques (aux effets d’entraînement et d’impunité de l’anonymat favorisés par les foules). Dans ce cas, le défoulement est l’expression pérenne d’emprises de natures diverses conjuguées selon les personnalités et les éducations familiales et scolaires des sujets.
Mais la journée du 17 octobre a également été marquée par des manifestations de refoulement qui n’ont pas touché quelques milliers mais probablement plusieurs millions de français traumatisés face aux spectacles – omniprésents sur les médias – de violences physiques et de dégradations matérielles. Le refoulement est un système de défense psychologique inconscient contribuant à effacer des pensées, à modérer des émotions, à tempérer une anxiété et/ou à réguler un conflit intérieur. Ce refoulement traduit une forme particulière de colère et/ou de tristesse du sujet face à l’impuissance d’un État, à la défaillance d’une institution, à la faillite d’un système, mais surtout, à l’incapacité physique et/ou à la quasi-interdiction légale de faire face à une agression, sinon à subir l’humiliation de prendre la fuite ou de s’expatrier. Ce refoulement est d’autant plus profond et durable lorsqu’il s’associe au sentiment de culpabilité d’être indirectement responsable des événements, par la négligence de leurs signes annonciateurs, par l’imprévision de leurs effets et par l’impréparation de leurs solutions. Le refoulement a une fonction protectrice à court terme mais il engendre des conflits intérieurs durables dont les effets psychologiques sont encore partiellement inconnus.
La conjugaison de ces manifestations de défoulement et de refoulement a des effets sur la vie sociale et sur l’activité économique. Si le défoulement de quelques uns a des conséquences mesurables sur les finances publiques, les bilans des assureurs et les comptes des commerçants, le refoulement de millions de citoyens a des conséquences plus difficilement perceptibles à moyen et à long termes sur les activités productives, sur les comportements d’épargne et/ou sur le patriotisme économique. Seule la mesure de ces effets de rupture économique et sociétale permettra de juger du caractère plus ou moins historique de la journée du 17 octobre .
Pour aller plus loin
Freud S. Métapsychologie, PUF, 1915.
Freud S. Malaise dans la civilisation, PUF, 1930.
Le Bon G. Psychologie des foules, PUF, 1895.
Laplanche J. & Pontalis J-B. Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1967.


