Pierre Cahuc & André Zylberberg, La dérive, Eds Albin Michel, octobre 2026,288 pages.

Les auteurs soutiennent la thèse selon laquelle les dérives budgétaire et financière de la France depuis 1936 sont principalement attribuables à des formes de moins en moins contrôlées de « corporatisme paritaire » et de représentation syndicale fonctionnarisée. Ils observent que depuis 90 ans, le gouvernement et le parlement ont systématiquement échoué à engager ou à appliquer des réformes des systèmes de santé, d’assurance-chômage et de retraite , qui auraient permis de les équilibrer . Les échecs des tentatives seraient dus à l’hostilité des partenaires sociaux à toute réforme structurelle,  pour des raisons idéologique, électorale et/ou  corporatiste.  Les causes pourraient être également systémiques, avec les extensions nationales « quasi-réglementaires » des conventions collectives locales, que les auteurs  estiment défavorables à l’emploi et aux finances publiques.

Les auteurs distinguent plusieurs périodes : de 1936 aux années 1990, « la montée progressive du corporatisme paritaire, marqué par une dépendance croissante à l’égard des fonds publics et une déresponsabilisation des partenaires sociaux, puis à partir des années 1990 , une prise de conscience des impasses du modèle social français et de la difficulté – sinon de l’impossibilité – à le réformer. Les auteurs déplorent alors que « l’Etat recule partout », mais que des solutions existent.

Le modèle social n’en finit pas de se déliter, moins d’un salarié sur dix est syndiqué et pourtant nulle part ailleurs dans le monde, les organisations syndicales et patronales ne possèdent autant de pouvoir. Comment ces organisations ont-elles acquis autant de prérogatives ?  La réponse tient à deux décisions presque oubliées : le Front populaire donne en 1936 donne à ces organisations le droit d’élaborer les « lois professionnelles » d’une part, et l’Etat délègue à ces mêmes organisations la gestion de la Sécurité sociale.

Ce livre retrace cette dérive depuis les Accords de Matignon jusqu’aux deux quinquennats d’Emannuel Macron.

La thèse de ce livre est la suivante : en croyant pacifier les relations sociales à moindre coût, l’Etat a ouvert la voie au corporatisme paritaire. Ce système exclut trop de monde de l’activité pour prétendre maintenir en l’état un niveau de protection sociale que personne ne souhaite ne voir disparaitre. Au-delà de ce diagnostic, ce livre veut aussi tracer des voies pour rétablir le modèle social français avec les mêmes acteurs, les partenaires sociaux et l’Etat, mais sur d’autres fondations et d’autres principes.

La structure de l’ouvrage est pédagogique et « efficace » : les personnes intéressées d’abord par l’histoire du modèle social français pourront lire les chapitres 1 à 9. Celles qui veulent privilégier les conséquences économiques de la dérive et les remèdes possibles pourront se reporter directement aux chapitres 10 à 12 qui analysent les effets du corporatisme paritaire sur l’emploi, la productivité et les inégalités, et exposent des propositions de réforme.

Sont abordés les sujets suivants : persistance des rentes de situation, une conflictualité permanente, le cas français au prisme international, refaire de la négociation collective une fabrique contractuelle, repenser la représentation et la négociation, impact sur la productivité, suppression du monopole syndical aux élections professionnelles et dans la négociation collective. Le 12 ème chapitre propose un « syndicalisme de services » avec un financement reconnecté à l’adhésion qui suscite la confiance, une transparence renforcée, une clarification des champs d’action et se poursuit avec une méthode. La conclusion confirme les éléments importants de « déblocage » : rétablir la confiance, rebâtir sans démanteler, mise en place d’une convention citoyenne (nonobstant les résultats médiocres de celles mises en place à l’époque des « gilets jaunes »).

Les annexes présentent opportunément des tableaux récapitulatifs des propositions de réforme et les trois leviers à mettre en œuvre (utiles à ceux qui auront lu « rapidement » l’ouvrage) que nous laissons le soin aux lecteurs de les découvrir afin de ne pas divulgâcher l’ouvrage.

 Une fois encore, la personnalité des auteurs conduit à acheter ce livre « les yeux fermés », chacun y trouvera son compte…que l’on commence par les solutions et poursuive pas les causes où l’inverse.

Dominique Chesneau et Jean-Jacques Pluchart

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