L’entreprise de la sociologue Marlène Benquet, fruit d’une enquête de dix ans a pour objectif de définir comment se construit une « seconde finance », mode inédit d’accumulation du capital par des acteurs financiers pleinement conscients de leur « valeur » mais avec des conséquences politiques propres à favoriser le déploiement d’un régime de type libertarien via un capitalisme autoritaire. L’une des principales caractéristiques de cette seconde finance est de s’être détachée du marché porté par les acteurs financiers traditionnels, à la fois collecteurs d’épargne, comme les banques, les assurances, les fonds de pension, l’épargne des ménages. Pour simplifier, le marché qui permettait seul d’investir dans des entreprises cotées.
La seconde finance se développe à l’extérieur du marché mais sans vraiment couper le lien avec ce dernier, par des opérations de gré à gré, ce qui lui qui permet d’être moins régulée en gardant toute latitude pour investir dans des actifs non cotés. La conséquence est que cela permet de transformer en actifs ce qui n’était jusqu’à présent pas considéré comme éligible (biens immobilier, entreprises non cotées, infrastructures, produits financiers dérivés, fonds de pension).
La seconde finance se développe en dehors des marchés. Elle n’a donc pas vocation à favoriser la concurrence. Elle incite à privatiser pour accaparer un certain nombre de secteurs comme celui de la santé. Il suffit de constater le mouvement accéléré de concentration des cliniques depuis le début des années 2000. Marlène Benquet souligne par ailleurs que nombre d’exemples permettent d’appuyer la démonstration au travers d’une fenêtre d’opportunités offerte par la Commission pour la libération de la croissance (2008) qui encourageait justement l’entrée d’investisseurs tiers dans le capital des officines : « Une directive Santé Europe, poussée par l’Union européenne, qui là aussi encourageait l’entrée de tiers et donc notamment d’acteurs financiers, dans les capitaux des officines, a permis de créer dans le secteur de la santé des actifs qui jusqu’ici échappaient à la financiarisation, qui sont devenus des actifs très rentables garantis par l’Etat, puisqu’évidemment le paiement, le tarif, les usages, les profits sont garantis par l’Assurance Maladie ».
Les rouages de cette mécanique sont parfaitement imbriqués. En poursuivant la démonstration on arrive à une conclusion implacable : (1) pas de concurrence, (2) une situation de quasi-rente, (3) un niveau de prestations garanti par l’État. Risque zéro, profit maximum.
L’ouvrage repose sur un véritable travail de terrain mené suivant une méthodologie de recherche incontestable (une soixantaine d’entretiens revendiquée avec des acteurs financiers « plus accessibles que prévu » des fonds d’archives constituées de 2600 documents). Une observation in situ et in vivo des acteurs financiers dans leur quotidien retranscrite dans un verbatim très riche dès les premiers chapitres.
La conclusion – qui semble être la véritable motivation de l’auteur – fait apparaître une forme de stratégie non écrite de cette seconde finance en offrant la voie (la voix ?) à une idéologie libertarienne autoritaire largement partagée à l’étranger et en France. Les acteurs (agents de la normalisation) qualifiés de conservateurs, ne manquent pas d’être mentionnés explicitement par l’auteur lorsqu’il s’agit d’établir un lien entre alternatives politiques « extrêmes » et poids économique.
Sociologue, Marlène Benquet est directrice de recherche au CNRS et membre de l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (IRISSO). Ses travaux portent sur la grande distribution et l’univers de la finance internationale.
Alain BRUNET


