Nadia ANTONIN
Les facteurs de puissance ont changé dans la période contemporaine. Des exemples récents de politique de puissance révèlent en effet que les moyens économiques sont devenus essentiels dans l’exercice du pouvoir par les Etats. Ce changement de paradigme est résumé par le terme « géoéconomie ». Les intérêts économiques prennent l’ascendant sur les intérêts politiques.
Alors que dans l’analyse géopolitique classique, c’était dans le territoire et les moyens militaires que l’Etat trouvait l’assise de sa souveraineté, la géoéconomie part du principe que le pouvoir et la sécurité ne sont pas uniquement liés au contrôle physique du territoire. Aujourd’hui, l’objectif est d’acquérir ou de conserver une position économique dominante sur la scène internationale, notamment par la maîtrise de l’innovation. C’est la thèse que défend l’économiste et historien Edward Luttak. Au début des années quatre-vingt-dix, cet économiste analyse comment le recul de l’importance de la puissance militaire a entraîné un basculement de la géopolitique vers la géoéconomie, « les Etats et les entités économiques remplaçant les forces armées en tant qu’acteurs principaux (« From Geopolitics to Geo-economics. Logics of Conflict, Grammar of. Commerce », The National Interest, Été 1990).
Parmi les nouveaux instruments de puissance économique et géopolitique, l’intelligence artificielle est aujourd’hui un levier majeur, un instrument de compétition stratégique et un facteur de reconfiguration des rapports de force industriels mondiaux au même titre que l’énergie, la finance ou l’armement.
Analyse du concept géoéconomie
Pour le professeur Antto Vihma, la géoéconomie « consiste […] à façonner et à gérer l’environnement stratégique dans lequel les Etats opèrent pour la poursuite de leurs intérêts nationaux par des moyens économiques »(2018).
La notion de « géoéconomie » a été développée aux Etats-Unis par Edward Luttwak et en France par le politologue Pascal Lorot qui a créé en 1997 la revue Géoéconomie. Elle recouvre l’étude des relations entre l’économie et la géographie politique d’un territoire. Branche de la géopolitique, la géoéconomie se situe au croisement de la science économique et des relations internationales.
Luttwak (1990) a mis en avant la géoéconomie comme « une forme moderne de rivalité des puissances internationales pour laquelle le rôle de l’Etat et de ses capacités financières constituent les fondements de la diplomatie et du déploiement « économique » des nations ». Quant à Lorot (1999), il voit dans la géoéconomie « un instrument d’analyse des stratégies économiques et commerciales déterminées par les politiques et la diplomatie des gouvernements nationaux recherchant le rayonnement international réciproque de ces entreprises nationales et de l’Etat ».
Stratégie des blocs pour une position dominante
Une lutte mondiale pour l’intelligence artificielle s’est engagée dans l’arène internationale. En d’autres termes, l’intelligence artificielle étant devenue un enjeu géoéconomique majeur, les grandes puissances que sont les Etats-Unis, la Chine et l’Union européenne (UE) se livrent une course technologique et économique afin de se tailler la part du lion. Chacune cherche à maitriser les technologies, les infrastructures et les normes qui vont façonner l’économie du XXIᵉ siècle.
L’IA redéfinit la hiérarchie mondiale : les Etats-Unis dominent par l’innovation, la Chine par la stratégie étatique, et l’Union européenne par la norme.
– A l’heure actuelle, seuls les USA détiennent le monopole sur l’IA et sont parvenus à se hisser au rang de leader dans la course à l’IA, malgré une montée en puissance de la Chine dans ce domaine. La Chine est le principal rival des Etats-Unis. La suprématie des Etats-Unis dans l’innovation IA est basée sur trois piliers : 1) l’excellence académique : 2) la Silicon Valley, qui reste à ce jour le cœur de l’industrie technologique et de l’innovation ; 3) les importants financements publics et privés.
– La Chine accélère l’intégration de l’IA dans tous les secteurs. En outre, une révision majeure de la loi chinoise sur la cybersécurité (octobre 2025) traduit la volonté de l’Etat d’encadrer techniquement et éthiquement la croissance fulgurante de l’intelligence artificielle dans différentes applications. A travers la mise à jour de son dispositif législatif, la Chine cherche non seulement à s’affirmer sur la scène mondiale comme un leader en cybersécurité, mais aussi à mieux gérer les risques liés à l’IA et aux infrastructures.
– L’Union européenne a choisi la norme comme arme stratégique et concurrentielle afin d’imposer sa vision et conquérir de nouveaux marchés. Voulant devenir pionnière dans « un domaine qui fascine autant qu’il inquiète », l’Union européenne a pris les devants sur les USA ou la Chine, pour règlementer l’IA. Ainsi, le 14 juin 2023, le Parlement européen a largement approuvé le projet de réglementation sur l’intelligence artificielle, l’Artificial Intelligence Act, qui est entré en vigueur en 2025.
Les défis géoéconomiques de l’intelligence artificielle
Le déploiement de l’IA soulève des problèmes géoéconomiques, notamment en matière de ressources, d’éthique, d’emploi et de régulation.
– L’intelligence artificielle dépend de trois ressources essentielles : les données (« nouvel or noir »), les semi-conducteurs et la puissance de calcul. La bataille pour ces ressources est au cœur des tensions géoéconomiques actuelles.
– Par ailleurs, eu égard aux algorithmes biaisés, aux discriminations que l’IA peut engendrer, aux enjeux de sécurité et à la protection des données, etc., l’adoption de cette technologie pose des questions d’ordre éthique. L’économie de l’IA doit reposer sur la confiance.
– L’essor de l’intelligence artificielle transforme en profondeur les équilibres géoéconomiques mondiaux, notamment à travers ses effets sur l’emploi. Trois enjeux majeurs peuvent être identifiés : 1) tout d’abord, la compétition mondiale pour les talents s’intensifie ; 2) ensuite, l’IA provoque une recomposition des chaînes de valeur mondiales ; 3) enfin, l’IA entraîne la destruction d’emplois intermédiaires, tandis qu’elle favorise la création d’emplois très qualifiés, exigeant un ensemble de compétences techniques et cognitives avancées.
– Concernant la régulation et la souveraineté numérique, les pays cherchent à encadrer l’IA pour protéger leurs intérêts économiques et leurs valeurs.
En conclusion, les pays qui réussiront à innover rapidement, tout en encadrant éthiquement et juridiquement les usages de l’IA et en préservant leur souveraineté technologique, seront les grands gagnants de la révolution IA.


